Préface pour la deuxième édition
VOILA bientôt vingt années que Le retour à la santé et à la vie saine par le jeûne, a fait ses premiers pas de par le monde ; il apportait aux hommes de bon vouloir un moyen infaillible de rétablir leur santé, compromise par des erreurs alimentaires, hygiéniques ou morales. Nous avons eu le plaisir d'aider ainsi de nombreuses personnes qui ont compris et mis en pratique, pour leur plus grand bien, ces règles de vie saine et sobre si simples et si riches en bénédictions immédiates; de nombreux malades, dont beaucoup avaient été abandonnés par la médecine officielle, ont recouvré la santé par la pratique de jeûnes de plus ou moins longue durée. Aussi est-ce avec un grand plaisir que nous voyons la nécessité de publier une nouvelle édition de notre ouvrage; celle-ci n'a subi aucune modification dans le fond, car nous avions épuisé le sujet et il n'y a rien à changer dans les principes de base, soit dans l'affirmation que le jeûne représente le moyen thérapeutique le plus efficace qui soit donné à l'homme malade pour recouvrer la santé et à l'homme normal pour la maintenir parfaite.
Après bientôt quarante ans d'expérience en cette matière, après avoir vu de nombreux malades recouvrer la santé à la suite d'une ou de plusieurs cures de jeûne, nous avons acquis la conviction que cette méthode merveilleuse, qui nous vient du fond des âges, méritait d'être mieux connue pour le plus grand bien de l'humanité tout entière.
On ne saurait trop insister sur l'innocuité complète de telles cures qui apportent toujours au jeûneur un soulagement immédiat quand ce n'est pas la guérison totale; les résultats dépendent des forces de résistance et de réaction naturelles du malade. Lorsque la cure est bien conduite, elle se solde toujours par un grand bénéfice, un renouveau de force et de joie de vivre pour celui qui a eu l'énergie de se soumettre à cette purification radicale.
Quant aux prétendus dangers de la cure de jeûne, ils n'existent que dans l'imagination trop fertile d'ignorants qui ne se sont pas donné la peine d'étudier la question avec sérieux et qui, surtout, n'ont pas cru devoir en faire l'expérience sur eux-mêmes.
La peur irraisonnée de certains malades, qui pensent que la cure de jeûne est dangereuse, qu'elle conduit directement à l'affaiblissement
et à la mort, provient de deux causes : tout d'abord la veulerie native de toute personne qui recule devant la nécessité de se priver de nourriture pendant quelque temps et qui ne veut pas faire l'effort individuel nécessaire pour recouvrer la santé; on croit pouvoir se libérer et se guérir sans peine en ayant recours aux drogues chimiques qui sont souvent inopérantes, quand elles ne sont pas directement nuisibles. La seconde raison qui éloigne certains patients de la cure de jeûne est entretenue par l'opinion de la médecine officielle qui, sans avoir expérimenté la méthode, la juge dangereuse parce qu'affaiblissante pour l'organisme. Et de la sorte un procédé curatif merveilleux dans sa simplicité, et d'une efficacité radicale, est saboté par l'ignorance ou par le mauvais vouloir de ceux-mêmes qui devraient être les premiers à appliquer cette méthode curative pour le plus grand bien de leurs patients.
Les dangers de la cure de jeûne sont de purs mythes, entretenus par des ignorants ou par des gens qui ont intérêt à ce que cette thérapeutique simple, naturelle, rapide et radicale ne se généralise pas.
Il va de soi que la cure doit être conduite d'une façon rationnelle pour donner tous ses effets ; le plus grand danger n'est pas, comme le vulgaire le pense, la période d'abstinence de nourriture, mais celle de réalimentation qui est des plus importantes, car à ce moment une reprise active de la vie trop rapide et des erreurs alimentaires peuvent provoquer des troubles qu'il aurait été facile d'éviter.
Si de courtes cures de jeûnes peuvent être pratiquées à domicile, nous insistons toujours pour que les longues périodes soient faites sous surveillance de médecins ou de thérapeutes ayant longuement pratiqué la méthode.
La présente édition est donc une réédition de la première, nous y avons ajouté quelques cas nouveaux tirés de notre pratique, cas dignes d'être relevés ; le chapitre historique a été complété par le résumé d'un manuscrit araméen du temps du Christ traduit par le Dr Ed. Székely. Le jeûne y est recommandé comme moyen thérapeutique et purificateur radical.
Une nouvelle section a encore été ajoutée pour exposer la méthode de jeûne recommandée par le Dr Hanish.
Et maintenant va petit livre! Porte ton message, révèle les lois simples et naturelles de la santé physique et morale et fais le plus d'adeptes possibles à cet idéal de vie sobre, saine et sage!
Les Violettes, Pully-Lausanne, 22 octobre 1949
Dr Ed. Bertholet
DE TOUT temps, les philosophes, les sages et les hygiénistes ont cherché à faire comprendre aux hommes qu'en matière de morale et de santé, le pire ennemi de l'homme était l'homme lui-même.
C'est uniquement pour n'avoir pas voulu, ou pas su, se conformer aux règles élémentaires de la vie sage et saine que la plupart des pauvres humains abrègent leurs jours et se préparent d'abondantes souffrances tant physiques que morales. Sous le fallacieux prétexte de « vouloir vivre sa vie » pour tirer de celle-ci le maximum de jouissance possible, combien de malheureux ont cru pouvoir abuser impunément de tous les plaisirs matériels, trompés par un bien-être et un contentement immédiats mais combien fugaces en regard des désordres organiques et psychiques qu'ils se préparent ainsi pour leur vieillesse anticipée, quand ce n'est pas la mort prématurée qui met une brusque fin à leurs excès et à leurs débordements.
« L'homme, nous dit Taine, a voulu d'un trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe et pressée, et froissée, et tordue, et il est resté les mains salies, aussi altéré que devant.»
Flourens, qui s'est illustré par ses découvertes dans le domaine de la physiologie, auquel nous sommes redevables d'une excellente étude sur les causes de la longévité humaine, arrive à la même conclusion que : « c'est, en effet, l'ensemble des bonnes habitudes physiques qui fait la santé, comme l'ensemble des bonnes habitudes morales qui fait le bonheur. »
Ce n'est pas une panacée chimique, médicamenteuse ou occulte quelconque qui nous apportera la santé et le bonheur; ces biens précieux ne peuvent être et ne sont en effet que le fruit d'une vie saine et pure tant au physique qu'au moral. Mens sana in corpore sano, l'esprit sain dans un corps sain, est un vieil adage que l'on cite à tout propos; malheureusement la majorité des humains semble ne plus en comprendre l'exacte et dure vérité, ni la profonde philosophie.
Les fautes d'hygiène les plus graves proviennent des excès de toute nature, mais celles dont les conséquences sont les plus désastreuses sont à rechercher notamment dans l'abus des plaisirs de la table et dans le culte excessif des jouissances sexuelles; la gourmandise et la volupté ont abrégé la vie et conduit au tombeau plus d'humains que la guerre, même la plus meurtrière.
La voix des sages de tous les temps nous clame que, pour atteindre la sagesse suprême, l'esprit doit dominer et asservir à son profit la matière ; c'est la seule façon certaine et rationnelle de se procurer des jouissances pures, saines et durables. Il faut « manger pour vivre et non vivre pour manger » nous enseigne avec raison le bon Molière. C'est la même philosophie que nous inculque avec une pointe d'ironie le professeur Edouard Raoux, de Lausanne, lorsqu'il paraphrase le calembour latin : Modicus cibi, medicus sibi. Mange peu, tu seras ton propre médecin, et qu'il écrit : « A quoi sert de se conserver des poires pour la soif, si l'on n'a pas su, par l'hygiène, se conserver de la soif pour les poires. » Les malheurs causés par l'intempérance et la gourmandise sont si répandus, si fréquents que nous trouvons dans chaque langue des adages destinés à mettre le peuple en garde contre ces excès : Der Mensch gràbt sein Grab mit seinen Zàhnen ; l'homme creuse sa tombe avec ses dents, nous dit un proverbe allemand, proverbe que le Dr Dewey croit d'origine américaine, preuve qu'il s'applique tant aux Germains qu'aux Américains.
La modération chez les anciens était cultivée à l'égal d'une vertu primordiale; Hérodote nous apprend que deux repas par jour étaient considérés par les sages de son époque comme tout à fait suffisants. Socrate appelait « barbares » ceux qui croyaient devoir manger plus de deux fois par jour; de notre temps, le Dr Dewey, à la suite de ses consciencieuses études sur le sujet, en arrive à émettre la même opinion.
Les Perses, d'après Hérodote encore, n'auraient eu l'habitude de prendre qu'un seul repas par jour, d'où leur endurance et leur vitalité toutes particulières.
Enfin pour clore cette revue rapide des méfaits de l'intempérance, citons cette réflexion, on ne peut plus judicieuse, du Dr G. DurviUe :
« Pour moi, c'est ce que mangent nos concitoyens qui constitue un régime, c'est même un vrai régime pour devenir malade. »
Pour remédier à ces maux, il faut donc apprendre dès le jeune âge à maîtriser ses passions et sa gourmandise, et, lorsque, malgré tout, on a enfreint les lois de la vie saine et sage, il faut, par la tempérance et par le jeûne, nettoyer son corps et son esprit de toutes les impuretés engendrées par ces dérèglements.
10
Chapitre premier
Ancienneté et généralité de la pratique du Jeûne
ÈS LA plus haute antiquité on reconnut bien vite que la meilleure méthode pour se préserver des maladies était la pratique de l'abstention alimentaire pour un temps plus ou moins prolongé. Le jeûne est le procédé de choix permettant un rapide et sûr nettoyage de l'organisme, cela par des moyens simples conformes aux lois de la nature et de la saine physiologie ; son efficacité contre la maladie est telle que tout animal souffrant, guidé par son instinct, s'y soumet de lui-même et refuse de manger tant que les symptômes morbides sont aigus ; nos frères inférieurs, plus raisonnables en cela que beaucoup d'humains, voire même de médecins, nous donnent ainsi un exemple de conduite diététique des plus sages.
Afin de lui donner force de loi, les fondateurs des religions, qui furent aussi des hygiénistes avertis, ont tous incorporé le jeûne dans les prescriptions du rituel ; ces jeûnes figurent encore sur la liste des observances de presque toutes les religions actuelles, mais il est triste de constater qu'ils sont de moins en moins observés d'une façon stricte et effective et que la majorité des fidèles n'en comprend plus le sens pratique, purificateur et moral.
Cette incompréhension s'étend même aux membres du clergé qui semblent, pour la plus grande majorité, avoir perdu la connaissance effective des possibilités et de l'utilité de jeûnes prolongés ; ainsi nous trouvons dans un des ouvrages de l'« Encyclopédie théologique » de l'abbé Migne : le Dictionnaire historique de la Bible, rédigé par le père Dont Augustin Calmet, revisé et complété par l'abbé A. F. James, un article sur le jeûne qui est typique à ce point de vue ; nous y lisons entre autres :
« On ne saurait assez s'étonner de l'extrême relâchement qui est arrivé dans le jeûne parmi les chrétiens, surtout dans l'Eglise latine. »
De plus, ces auteurs ne paraissent considérer le jeûne que comme une pratique de mortification, ils laissent trop dans l'ombre sa valeur purifiante tant corporelle que spirituelle : « Le jeûne a été de tout temps et parmi toutes les nations un exercice usité dans le deuil, dans la douleur, dans la tristesse. » Tel est l'angle sous lequel ils l'envisagent en se privant de toute nourriture et de toutes boissons), goûte la joie de sentir les sources de la sagesse se déverser du cur sur les lèvres. » Mais encore faut-il que cette pratique soit faite en toute conscience pour porter tous ses fruits : « C'est un bien pour vous de jeûner, surtout si vous le faites avec compréhension. »
Lorsque les musulmans se rendent en pèlerinage à La Mecque ils sont astreints à trois jours de jeûne durant le voyage d'aller et à sept jours pendant le retour.
Voici un précepte extrait du Coran qui mérite d'être médité tant par les chrétiens que par les fidèles d'Allah :
« La diète est le remède de premier ordre ; l'estomac est le réceptacle des maladies ; on ne possède jamais la santé en remplissant son estomac ; il ne faut pas s'épuiser par la nourriture et la boisson ; manger trop est le père de tous les maux ; le régime est le père des remèdes. »
Le Dr P. de Régla, ayant longtemps vécu à Constantinople, y fit la connaissance d'un sage musulman, le Khôdja Orner Haleby, abou Othmân, dont il devint le disciple ; il traduisit et adapta en français son remarquable ouvrage « El Ktab, le Livre des choses connues et cachées »; on trouve dans ce volume de nombreux passages où les bienfaits du jeûne et de l'abstinence sont parfaitement mis en valeur : « Gouvernez et modérez votre ventre, dit-il, car c'est lui qui mine le corps, qui engendre les maladies, qui fait négliger la prière. » Pour lui, le médicament par excellence, c'est la faim et, la cause de la maladie : « c'est entasser nourriture sur nourriture, charger un repas sur un autre ». Il s'appuyait encore sur les paroles du Prophète : « Le vrai croyant ne mange que pour un intestin, le mécréant mange pour sept intestins. La sagesse et la raison ne sauraient être compatibles avec un estomac chargé de nourriture. »
A l'heure actuelle la pratique d'un jeûne de quarante jours est encore très en honneur chez les Soufis.
Parmi les religions modernes qui ont conservé des souvenirs du passé, mais combien affaiblis et déformés, nous citerons les bouddhistes, les catholiques, les orthodoxes avec leurs périodes de carême,, leurs jours maigres où l'on se croit obligé de remplacer la viande défendue par d'abondant;s plats de poissons variés!
Les Israélites ont leurs jeûnes nationaux : Purim et Jom-Kipour, soit une abstinence totale de vingt-quatre heures.
Les mahométans ont le Ramadan et de nombreuses prescriptions rituéliques hygiéniques concernant les ablutions fréquentes, une gymnastique éminemment salutaire consistant en de nombreuses génuflexions, enfin de multiples restrictions alimentaires des plus profitables pour les fidèles qui les respectent et les mettent en pratique.
Nous pouvons donc conclure de cette revue succincte que les fondateurs de religions et les sages de tous les temps ont considéré.
le jeûne comme un facteur utile et nécessaire, capable de purifier le corps et de fortifier l'esprit en le dégageant des liens de la matière; aussi est-ce forts de cette constatation que nous pourrons aborder l'étude de la valeur thérapeutique remarquable de cette pratique si simple ; nous terminerons ce chapitre par une réflexion très juste du Dr Möller : « L'idée fondamentale qui est à la base du jeûne religieux est celle d'une pénitence que l'on s'inflige pour ses fautes passées et l'on estime qu'en ce faisant, on se purifie; cette pensée peut parfaitement être adaptée au raisonnement médical, et nous verrons que le jeûne est également un paiement pour les péchés perpétrés aux dépens de l'hygiène corporelle. »
Chapitre II
Quelques considérations sur la longévité humaine
LA VIE est le bien le plus précieux de l'homme et, cependant, malgré la peur instinctive de la mort, c'est le bien qu'il gaspille avec le plus de facilité, sans souci des tristes lendemains qui apporteront la maladie ou même une mort prématurée. Nous sommes, en effet, tellement accoutumés à notre condition de vie précaire et anormale que nous ne pensons plus à nous étonner de voir disparaître à la fleur de l'âge la plus grande majorité de nos concitoyens ; nos idées sur la possibilité de la longévité humaine sont faussées à tel point que nous nous estimons très heureux, voire même privilégiés, lorsque nous arrivons à dépasser 60 à 70 ans. Un centenaire est chose si rare, si remarquable que nous lui faisons l'honneur de le mentionner dans nos journaux comme un fait extraordinaire, j'allais dire anormal. Et pourtant, ne trouvons-nous pas dans la Bible, un livre dont l'autorité devrait faire loi parmi les nations chrétiennes, que « les jours de l'homme seront de 120 ans » (Genèse, 6. 3).
Nous allons étudier maintenant plus en détail, à la lumière de nos connaissances actuelles, quelle devrait être la durée de la vie chez l'homme normal, vivant selon des lois saines et naturelles.
Flourens considère que la vie humaine peut être divisée en deux périodes : croissance et décroissance ; la première période dite ascendante comprend l'enfance et la jeunesse, la deuxième période de décroissance, l'âge viril et la vieillesse.
Entre ces deux périodes, il nous semble indiqué et plus judicieux d'intercaler une phase de stabilité correspondant au premier âge viril, moment de la plus grande force de production et de réalisation de l'individu.
Nous résumerons avec Flourens les phases de la vie en un tableau dont les chiffres approximatifs sont suffisants pour nous donner une idée générale des différentes périodes de la vie humaine; il est bien entendu que ces moyennes peuvent subir des modifications selon les races et les climats.
16
Première enfance ... de o à 10 ans Croissance rapide. Adolescence » 10 à 20 » Formation, puberté. Première jeunesse . . » 20 à 30 » Période d'ossification des épiphyses. Deuxième jeunesse . . » 30 à 40 » Grande activité, stabilité. Premier âge viril ... » 40 à 55 » Pleine force, grande stabilité. Deuxième âge viril . . » 55 à 70 » Persistance d'une certaine force avec début de décroissance. Première vieillesse . . » 70 à 85 » Décroissance. Deuxième vieillesse . . » 85 à 100-120 et plus Déchéance et mort.
Combien peu de nos contemporains suivent l'évolution normale indiquée par ce tableau ! C'est le cas de dire avec Virgile : Rari nantes in gurgite vasto ! (Quelques rares naufragés flottant çà et là sur le vaste abîme !)
Flourens était arrivé à la même conclusion mélancolique lorsqu'il s'écriait :
« La plupart des hommes meurent de maladies ; très peu de vieillesse proprement dite. L'homme s'est fait un genre de vie artificiel, où le moral est plus souvent malade que le physique, et où le physique même est plus souvent malade qu'il ne le serait dans un ordre d'habitudes plus sereines, plus calmes, plus constamment et plus judicieusement laborieuses. »
C'était en l'an 1854 que cet éminent physiologiste croyait devoir pousser ce cri d'alarme ; que dirait-il s'il pouvait contempler la manière de vivre tant matérielle que morale des hommes du XXe siècle ?
Pour fixer la date approximative de la mort physiologique de 100 à 120 ans, Flourens n'a pas pris un chiffre arbitraire; il est d'accord en cela avec d'autres physiologistes et savants de son temps ; Buffon, de Haller, entre autres, assignent à l'homme et aux animaux une durée de vie d'environ cinq fois la période d'ossification des os longs; Hufeland estime même que cette durée peut être de huit fois la période précitée.
En se basant sur le premier chiffre on peut établir le tableau suivant:
La soudure des os se fait en moyenne chez le :
Lapin à 1 année, sa vie moyenne est de 5 à 8 ans Chat à 1 an, sa vie moyenne est de 9 à 10 » Chien à 2 ans sa vie moyenne est de 10 à 12 » Lion à 4 ans sa vie moyenne est de 20 ans Buf à 4ans sa vie moyenne est de15 à 20 » Cheval à 5 ans sa vie moyenne est de 25 ans Chameau à 8 ans sa vie moyenne est de 40 ans Eléphant à 30 ans sa vie moyenne est de 100 à 150 » Homme à 20-30 ans, sa vie moyenne devrait donc être de 100 à 125 ansEt ces chiffres ne sont qu'une approximation; ils peuvent encore être dépassés par des sujets particulièrement sains et vigoureux, affirment nos auteurs.
Ce tableau est de nature à nous plonger dans d'amères réflexions ; elles ne tournent nullement à l'avantage de l'homme, qui, dans sa vanité, s'estime être le roi des animaux, alors qu'il ne sait pas vivre une vie normale à l'égal de ses frères inférieurs.
C'était aussi l'avis de Buffon qui s'y connaissait bien en matière d'histoire naturelle : « L'homme périt à tout âge, constate-t-il avec tristesse, au lieu que les animaux semblent parcourir d'un pas égal et ferme l'espace de la vie. »
Pour Hufeland, avons-nous déjà dit, le multiplicateur serait de huit, ce qui nous donne pour l'homme une possibilité de vie de deux siècles; chiffre qui pourra surprendre plus d'une personne, non au courant de la question. « En résumé, dit-il, on peut donc affirmer avec la plus grande vraisemblance que l'organisation humaine et la force vitale sont capables de procurer à l'homme une durée de deux cents ans. Cette faculté de vivre aussi longtemps existe donc, d'une manière absolue, dans la nature humaine. »
Hufeland, qui vécut de 1762 à 1836, mourut à 74 ans des suites d'une prostatectomie, opération toujours très dangereuse; premier médecin du roi de Prusse, on le considérait comme un des savants les plus érudits de son temps; il consacra une grande partie de sa vie à l'étude des questions d'hygiène et composa notamment un important ouvrage consacré à l'étude de « la Macrobiotique ou l'art de prolonger la vie ».
« Ce qui caractérise la macrobiotique, dit le Dr J. Pellagot, traducteur et commentateur français de cette uvre magistrale, c'est une science saine, sûre et honnête, consacrée tout entière à un noble but, celui de permettre aux hommes d'atteindre les limites extrêmes assignées à leur existence, et d'obtenir ce résultat en fortifiant leurs forces physiques et morales... Selon Hufeland, la bonne discipline des facultés intellectuelles exerce sur la santé une influence non moins considérable que le bon emploi des forces matérielles et, dans les principes qu'il enseigne et regarde comme favorables à la propagation de la vie, il ne sépare jamais ces deux éléments. »
Hufeland estime que de son temps « les hommes ont trouvé le moyen de se vieillir avant l'âge et qu'on voit journellement des gens, de 40 à 50 ans, avoir l'aspect de la vieillesse et en présenter tous les caractères. » II insiste à plusieurs reprises sur le fait que cette vieillesse est loin d'être un processus naturel et qu'elle est le symptôme d'une décrépitude prématurée et anormale. La situation ne semble guère avoir beaucoup changé depuis un siècle où ces sages conseils ont été prodigués, semblables en cela à la Voix qui clame en vain dans le désert! A l'appui de ses affirmations, Hufeland rapporte l'exemple de nombreux centenaires et il reproduit la statistique dressée en 1799 par Easton qui recueillit alors les observations de plus de 1800 personnes ayant dépassé le siècle. Les cas de longévité se répartissent comme suit :
18
de 1oo-11o ans, il a trouvé .... 1310 cas
110-120 » » » .... 277 »
120-130 » » » .... 84 »
130-140 » » » .... 26 »
140-150 » » » .... 7 »
150-170 » » » .... 5 »
170-185 » » » .... 3 »
Des auteurs plus modernes, le Dr Ch. Vidal, entre autres, portent à plus de 4000 le nombre des centenaires connus et bien observés aujourd'hui.
Et pour nous prouver que ces longévités étaient encore en possession d'une provision de force et de santé respectables, Hufeland nous rapporte de nombreux traits de leur vie; nous allons le suivre dans cette voie intéressante.
L'Ecossais Kentigern, fondateur de l'évêché de Glascow, plus connu sous le nom de saint Mungo, mourut à 185 ans en possession, disent les chroniques du temps, de toutes ses facultés cérébrales; c'est aussi ce que nous confirme une inscription que l'on peut lire sur sa pierre tombale.
En Angleterre, nous trouvons encore des documents précieux sur plusieurs centenaires : J. Effingham mourut à Cornwallis dans sa 144e année; Helena Gray, morte à 105 ans, aurait même eu quelques années avant sa mort une poussée de nouvelles dents; Catherine, comtesse de Desmond, mourut dans sa 141e année; Bacon qui eut l'occasion de la suivre et de l'observer mentionne également comme fait notoire chez cette centenaire un renouvellement de la dentition à un âge avancé. En 1670 mourait dans le comté d'York un certain Henri Jenkins dont l'âge de 169 ans put être établi par une pièce officielle indiscutable; en effet, il se trouvait aux archives de la Chancellerie de la Cour de justice un acte datant de 1530 mentionnant qu'il avait comparu à cette époque, soit 140 ans avant sa mort, qu'il était âgé déjà de 29 ans et qu'il avait prêté serment devant les juges. La chronique nous apprend qu'il s'adonna à la culture des champs jusqu'à l'âge de cent ans, et qu'à partir de cette période il vécut de la pratique de la pêche, nageant à l'occasion dans les cours d'eau rapides avec encore une remarquable vigueur. L'année de sa mort il s'était même rendu à pied aux assises du comté distantes de plusieurs lieues de son logis.
Enfin le plus notoirement connu de tous les centenaires de ce pays est sans contredit le fameux Thomas Parr (Park selon certains auteurs) ; son nom figure souvent dans la littérature comme prototype du longévité : le vieux Parr (old Parr) est pour tout bon Anglais le symbole de la vitalité de la race.
Parr était un pauvre paysan vivant de son pénible travail ; il naquit dans la paroisse d'Alberbury (Shropshire) en l'an 1483. Il vécut sans (p.19) grand faste jusqu'à l'âge de 101 ans, âge à partir duquel il entre dans l'histoire d'une façon assez répréhensible ; la chronique judiciaire nous apprend, en effet, qu'à cette époque on avait dû le condamner pour outrages aux murs et qu'on lui avait imposé une pénitence publique à la porte d'une église pour avoir séduit une jeune fille dont il eut un enfant; l'histoire, en son temps, fit assez de bruit, même à l'étranger, puisqu'elle nous est confirmée par un contemporain français, M. de Longeville Harcovet.
A l'âge de 120 ans, Parr trouva indiqué de se remarier avec une veuve qui se déclara très satisfaite de la conduite maritale de son vieil époux. « Jusqu'à 130 ans, rapporte Hufeland, il faisait tout le travail de la maison; c'était lui qui se chargeait de battre le blé. » Quelques années avant sa mort il jouissait encore de toutes ses facultés ; vif était son esprit, l'ouïe toujours bonne ; sa force remarquable faisait l'étonnement de tous ses contemporains. Sa nourriture habituelle consistait principalement en pain noir, fromage, lait et petit-lait.
De Longeville Harcovet est l'auteur d'un petit traité rarissime, paru en 1716, dont le titre : Histoire des personnes qui ont vécu plusieurs siècles, lui fut probablement suggéré par la connaissance particulière qu'il eut de la vie de notre héros; De Longeville parle, en effet, avec force détails, du fameux Parr ; il nous raconte qu'il tenait ses renseignements spéciaux sur ce phénomène directement de Jacques II, roi d'Angleterre et fils de Charles Ier à la cour duquel Parr fut présenté le 9 octobre 1635 par le comte d'Arundell. Il nous apprend qu'à cette époque Parr avait déjà vu dix rois et reines se succéder sur le trône d'Angleterre. «Parr, nous dit-il encore, mourut seize ans après à Londres, le 24 novembre 1651, sans douleur à 169 ans; l'ouverture de son corps présenta des viscères fort sains, les seuls poumons étaient noyés dans le sang. »
D'après Hufeland, une autre version veut que ce longévité soit mort seize ans plus tôt, soit le 16 décembre 1635, peu de temps après son arrivée à la cour d'Angleterre ; habitué à la sobriété d'un modeste campagnard, les banquets plantureux de la table royale furent sa perte; ayant mangé trop copieusement lors d'un repas de nuit, il eut une telle indigestion qu'il en trépassa. Cette dernière version paraît assez probable, plus plausible que celle de Longeville qui semble trop vouloir ménager la susceptibilité de son royal narrateur; il désire éviter ainsi que la mort de ce centenaire soit mise sur le compte d'agapes trop copieuses offertes par le roi. William Harvey qui en fit l'autopsie trouva tous les organes en excellent état, exception faite pour « les vaisseaux du cerveau » qui étaient légèrement durcis ; de ces constatations il ressortait à l'évidence qu'il était donc bien mort d'accident (indigestion) et non de vieillesse. On lui fit l'honneur de l'inhumer à Westminster-Abbay en compagnie des souverains et des hommes illustres de son pays. (p. 20 )
Le souvenir du passage du vieux Parr à la cour d'Angleterre est illustré dans le double quatrain que lui consacra un admirateur enthousiaste :
Au vieux Parr, cet Anglais qui connut tant de jours,
Le roi Charles premier adressa ce discours :
Tu vécus au-delà des âges vraisemblables ;
Mais qu'as-tu fait de plus qu'aucun de tes semblables !
A cette gratuite et sotte dureté,
L'Ancêtre répondit avec simplicité:
J'aurai fait seulement plus longue pénitence.
Charles baissa la tête et garda le silence.
Les membres de la famille Parr ont eu le bonheur d'hériter une provision de force vitale et de résistance particulièrement grande; en effet, sa petite-fille est morte à Cork à l'âge respectable de 103 ans.
De nombreux longévités dont plusieurs ont largement dépassé le siècle sont mentionnés par tous les auteurs qui se sont occupés de la question; on en trouve le récit détaillé dans les ouvrages de Jean Finot, du Dr M.-A. Legrand et du Dr Ch. Vidal auxquels nous renvoyons ceux qui désireraient se renseigner plus complètement sur la durée possible de la vie humaine.
La plupart du temps les auteurs insistaient sur le fait que nombreux sont les centenaires doués encore d'une verdeur spirituelle et d'une vigueur corporelle étonnantes; témoin le physicien Chevreul (1786-1889) qui, à 103 ans, faisait une communication sur ses travaux à l'Académie des Sciences.
Jean Finot cite un cas bien observé et tout à fait contemporain d'un centenaire américain, nommé John Shell; en 1919 il célébrait son cent trente et unième anniversaire, encore en pleine possession de tous ses moyens; né en 1788, il se maria à 19 ans et vécut quatre-vingts ans avec sa femme dont il eut vingt-neuf enfants ; le plus âgé vit encore, en passe de devenir lui-même centenaire. Il se remaria à l'âge de 125 ans et aurait eu un enfant de cette union. « Il porte allègrement ses cent trente ans, jouit d'une vue excellente et ne se plaint d'aucune infirmité spéciale. Il monte encore à cheval et fait souvent jusqu'à trente kilomètres par jour. »
« Il attribue sa longévité, de même que sa santé, à son travail ininterrompu pendant toute sa vie. A l'occasion de la fête de son cent trentième anniversaire, qui lui fut offerte par sa ville natale, Shell prononça un discours qui a émerveillé l'assistance par la clarté de ses idées et par son éloquence qui ne trahissait pas le moindre affaiblissement de son raisonnement et de sa voix » (J. Finot).
D'après le Dr Ch. Vidal, ce sont les pays balkaniques qui seraient les plus riches en centenaires, puis viennent les pays latins, enfin les Anglo-Saxons. Voici à ce sujet une statistique établie en 1912 par l'Office impérial d'hygiène à Berlin : (p.21)
Bulgarie 3883 centenaires (soit le 1/1ooo de la population totale)
Roumanie .... 1074 »
Serbie 573 »
Espagne 410 »
France 313 »
Italie 197 »
Autriche-Hongrie . 113 »
Angleterre .... ............92 »
Russie .................. 89 »
Allemagne .... ............76 »
Suisse .....9 »
Les journaux et les illustrés suisses de décembre 1928 reproduisaient la photographie de la doyenne de la Suisse : Mme Sérafino Ressiga, née le 25 avril 1826 à Fusio, petite bourgade située dans le val Maggia (Tessin). Cette vénérable centenaire n'a jamais quitté son village où elle vit avec ses deux filles âgées respectivement de 70 et 75 ans. Mme Ressiga entrait dans sa 103e année ayant encore l'usage de toutes ses facultés, une santé excellente et possédant presque toutes ses dents intactes.
Le Dr M.-A. Legrand termine son étude sur La longévité par quelques conclusions intéressantes que nous allons passer en revue et qui résument assez bien l'état de nos connaissances actuelles sur le sujet :
« De tout temps, il y a eu des longévités. Peut-être même y en a-t-il eu autant sinon plus chez les anciens que de nos jours. » Normalement la longévité devrait être la règle pour tous. »
D'après ses recherches et les statistiques qu'il a dressées, il y aurait depuis le moyen âge une augmentation sensible de la durée de la vie humaine qui se prolongerait de neuf à dix années environ.
« La longévité ne serait nullement l'apanage de certains peuples, de certaines races, pas même de catégories d'êtres privilégiés. On trouve de nombreux longévités partout, à toutes les époques, dans tous les milieux. »
Cette dernière conclusion, quoique juste dans son acception générale, ne laisse pas d'être critiquable dans le détail et peut prêter à confusion; en effet, si l'on trouve des longévités partout et dans tous les pays, la proportion en est très variable et paraît être fonction des conditions de la frugalité des individus. Or, comme en certaines pages, assez faibles d'argumentation, du reste, le Dr Legrand se croit autorisé à rompre une lance en faveur du bon vin de France, naturel et hygiénique, on comprend la nécessité de cette conclusion trop absolue. Pour défendre sa thèse du « bon vin, divin nectar, qui, en réjouissant le cur de l'homme, ne refuserait pas son ministère à quiconque sait en faire un sage et honnête usage », il se voit entraîné à des considérations qui n'ont rien de scientifique; il cite le cas de quelques centenaires qui, non seulement cultivaient la dive bouteille, ce «lait des vieillards », mais faisaient un copieux usage de l'eau-de-vie; tel le Chirurgien lorrain Politiman, qui se grisa jusqu'à sa ii5e année; telle Johanna Obst, àgee de 115 ans, buvant chaque jour également, telle Mme Durand, qui avait un faible pour l'eau-de-vie de marc, ce qui l'aurait conduite, à l'entendre, jusqu'à sa 135e année. Malheureusement pour le Dr Legrand son argumentation est radicalement contre-dite par les nombreuses statistiques des sociétés d'assurance sur la vie qui ont démontre d'une façon péremptoire que les abstinents d'alcool et de boissons fermentées ont une durée moyenne de vie plus longue que les buveurs même modères; fortes de cette constatation ces sociétés accordent aux abstinents des tarifs de faveur, ce qui prouve à l'évidence qu'elles sont bien persuadées de la plus grande longévité des abstinents, car il n'y a pas lieu de croire que, par philanthropie, ces associations financières ont introduit ce tarif de faveur pour abstinents. Que tel ou tel buveur soit parvenu à un âge respectable, c'est très possible, mais combien par contre sont restes en chemin, victimes de leur intempérance; ces faits isoles de longévité de buveurs prouvent une chose, c'est que ces individus etaient doues d'une provision de force vitale exceptionnelle, qu'ils ont misérablement gaspillée en beuveries et qu'ils auraient dépense avec plus d'intelligence et de profit en la mettant au Service de leur développement moral, social et intellectuel; ce que le Dr Legrand ne peut nous dire, c'est l'âge probablement beaucoup plus respectable qu'auraient atteint ces personnes si elles avaient vécu selon les préceptes d'une vie sage, sobre et saine. Du reste, l'auteur est bien force de le reconnaître implicitement lorsqu'il dit: « En effet, un des facteurs qui influe d'une façon particulière sur le maintien de la santé, par conséquent de la longévité, c'est la régularité, dans le sens strict du mot, des habitudes de la vie journalière.» Le groupement qui comprendra le plus de longévités sera d'après lui celui « qui comprendra plus de sages, plus de réguliers de la vie, plus de méthodiques, plus de tempérants et de sobres ».
C'etait aussi l'avis de Victor Hugo qui avait fait graver sur les murs de Hauteville le texte du vieux proverbe :
Lever à six, dîner à dix, Souper à six, coucher à dix, Fait vivre l'homme dix fois dix.
Chevreul estimait être parvenu à son âge avance grâce à sa frugalité et à sa constante bonne humeur.
Pour en finir avec l'étude des centenaires, nous allons consacrer quelques instants à resumer les opuscules, pleins d'idées intéressantes et dignes d'une attention sérieuse, d'un longévité notoire : Louis Cornaro, noble Vénitien. Sous le titre : Conseils pour vivre longtemps, il composa quatre petits traites où il exposa le fruit de sa propre (p.23) expérience; il rédigea la première brochure à l'âge de 83 ans; la deuxième à 90 ans; la troisième à 91 ans et la quatrième à 95 ans; le style alerte et vigoureux de chacune d'elles montre toute la verdeur d'esprit de cet aimable vieillard.
Cornaro est né à Venise en 1467, il mourut à Padoue âgé de plus de cent ans, en 1568. Il nous raconte que dans sa jeunesse il s'était livré, selon la coutume des nobles de son temps, à toutes sortes d'excès, si bien que sa constitution délicate en avait été fortement ébranlée et qu'il était tombé très gravement malade; sa santé était si compromise qu'à 35 ans, les médecins, désespérant de lui, le déclaraient perdu irrémédiablement. Il souffrait alors de douleurs d'estomac intolérables, de violentes coliques, d'accès goutteux avec fièvre lente qui le minaient, le conduisant d'une marche rapide et sûre au bord de la tombe. Seule une vie sobre et réglée, au dire de son médecin de famille, aurait eu des chances d'enrayer sa décrépitude précoce; Cornaro se voyant ainsi condamné à une fin prématurée eut un sursaut d'énergie et rompit radicalement avec ses errements physiques et moraux; il quitta la compagnie des jeunes nobles frivoles et débauchés pour vivre selon les lois de la sobriété la plus austère; le résultat de cette nouvelle méthode de vie ne se fit pas longtemps attendre, il fut quasi merveilleux, il se manifesta par un regain de vie, de force et de santé, partant de bonheur. Cette transformation radicale ne s'accomplit pas sans efforts : « Lorsque je suis parvenu à un âge mûr, je me suis entièrement voué à la sobriété. Il est vrai que ce ne fut pas sans peine que je pris cette résolution, et que je renonçai à la bonne chère. Je commençai par prier Dieu de m'accorder la tempérance, et me mis fortement en tête que, quelque difficile que soit une chose qu'on veut entreprendre, on en vient à bout quand on s'opiniâtre à vaincre ce qui s'oppose à son exécution. Ainsi je déracinai mes mauvaises habitudes, et j'en contractai de bonnes; en sorte que je me suis accoutumé à une vie d'autant plus austère et frugale, que mon tempérament était devenu fort mauvais lorsque je la commençai. »
C'est alors qu'il prit pour devise : «Qui mange peu, mange beaucoup)); donc durant de longues années.
Il nous avoue encore que dans sa jeunesse « il était bilieux, de tempérament déréglé, prompt et colère » ; mais nous apprenons d'autre part de la bouche de sa petite-nièce, qu'à la suite de ce changement de vie, « il eut assez de pouvoir sur lui-même pour vaincre la colère et les emportements auxquels il était sujet ». Or, il est de vérité notoire qu'il n'y a pas de pire poison moral et physique que la colère, la jalousie et l'envie ; ces passions délétères sont non seulement nuisibles à l'âme et à l'esprit, mais elles ont encore un effet des plus pernicieux sur la santé physique ; le Dr Ed. Dewey, dont les théories sur la régénération par le jeûne nous occuperont longuement dans un instant, est du même avis : « La colère est le chaos mental et moral ; c'est une folie passagère; c'est la rancune soulevée en tempête; et
les natures sensibles et excitables ont le plus besoin d'une ample provende de santé pour mieux refréner ces tempêtes humaines. » Cornaro, guidé de même par une intuition saine et sûre, avait fini par réaliser qu'il n'y a pas de santé possible sans un grand calme, une profonde paix et une parfaite sérénité de l'âme. Ecoutons-le plutôt :
« Je suis né fort bilieux, et par conséquent fort prompt; je m'emportais autrefois pour le moindre sujet, je brusquais tout le monde, et j'étais si insupportable que beaucoup d'honnêtes gens évitaient de me fréquenter. Je m'aperçus du tort que je me faisais ; je connus que la colère est une véritable folie, qu'elle nous trouble le jugement, qu'elle nous emporte hors de nous-même, et que la seule différence entre un homme qu'elle possède et un fou furieux, est que celui-ci a perdu l'esprit pour toujours, et que l'autre ne le perd que par intervalles. La vie sobre m'a guéri de cette frénésie; par son secours je suis devenu si modéré et tellement maître de cette passion, qu'on ne s'aperçoit plus qu'elle soit née avec moi. »
Cornaro nous apprend comment à l'âge de 70 ans il fit une expérience intéressante et involontaire qui lui démontra l'excellence de son système de vie; lors d'une promenade en campagne, les chevaux s'étant emballés, sa voiture versa et il fut traîné assez loin avant qu'on pût les arrêter. « On me retira de dessous mon carrosse la tête cassée, un bras et une jambe démis, enfin dans un état pitoyable. » Les médecins consultés ne lui donnaient pas trois jours de vie et voulaient le fortifier par des drogues violentes et une nourriture copieuse; il s'y refusa, car, nous dit-il, « j'étais si certain que la vie réglée que je menais depuis longtemps m'avait empêché de contracter des humeurs dont je dusse craindre le mouvement que je m'opposai à leur ordonnance. Je fus bientôt guéri au grand étonnement des médecins et de tous ceux qui me connaissaient. J'infère de là que la vie réglée est un excellent préservatif contre les maux qui arrivent naturellement et que la débauche produit des effets contraires. »
A 78 ans, sur le conseil de médecins, ses amis, il fit encore une expérience désastreuse qui faillit cette fois lui coûter la vie. Ces esculapes, imbus de leurs théories sur les rations alimentaires, trouvant que le régime de leur ami était trop frugal et insuffisant, le persuadèrent, à force d'arguments scientifiques, d'augmenter sa nourriture de quelques onces par jour pour se fortifier. Au lieu de 12 onces (33O grammes) de solides et de 14 onces (392 grammes) de liquides, il porta respectivement ces quantités à 14 et 16 onces; le résultat ne se fit pas attendre longtemps; au bout de 12 jours il tomba si gravement malade que l'on crut sa dernière heure venue; l'expérience a une telle importance que nous pensons bien faire en la citant telle qu'il nous la narre lui-même :
« Cette augmentation de nourriture me fut si funeste, que, de fort gai que j'étais, je commençai à devenir triste et de mauvaise humeur; tout me chagrinait, je me mettais en colère pour le moindre sujet, et l'on ne pouvait vivre avec moi. Au bout de 12 jours j'eus une furieuse colique qui me dura 24 heures, à laquelle succéda une fièvre continue qui me tourmenta 35 jours de suite et qui, dans les premiers, m'agita si cruellement qu'il me fut impossible pendant tout ce temps-là de dormir l'espace d'un quart d'heure. Il ne faut pas demander si l'on désespéra de ma vie, et si l'on se repentit du conseil que l'on m'avait donné : on me crut plusieurs fois prêt à rendre l'âme; cependant je me tirai d'affaire, quoique je fusse âgé de soixante-dix-huit ans, et que nous fussions dans un hiver plus rude qu'il n'a coutume de l'être dans notre climat. Rien ne me tira de ce péril, que le régime que j'observais depuis longtemps. Il m'avait empêché de contracter de mauvaises humeurs dont sont accablées, dans leur vieillesse, les personnes qui n'ont pas la précaution de se ménager quand elles sont jeunes. Je ne me trouvai point le vieux levain de ces humeurs, et n'ayant à combattre que les nouvelles engendrées par cette petite augmentation d'aliments, je résistai et surmontai mon mal malgré toute sa violence.
» On peut juger par cette maladie et par ma convalescence ce que peuvent sur nous le régime qui me préserva de la mort et la réplétion qui en si peu de jours me mit à l'extrémité. »
Cornaro déplore que, pour les hommes de son siècle, « la profusion des mets soit à la mode. Cette profusion passant pour le signe de la magnificence, de la générosité et de la grandeur, tandis que la frugalité est synonyme de petitesse, d'avarice. » II revient à plusieurs reprises sur cette idée, car il y voit une cause importante de la généralité de l'intempérance. « Cette erreur nous a tellement séduits, qu'elle nous fait renoncer à une vie frugale, enseignée par la nature dès le premier âge du monde, et qui conserverait nos jours, pour nous jeter dans des excès qui en abrègent le nombre. Nous sommes vieux, sans avoir pu goûter le plaisir d'être jeunes : le temps qui ne devrait être que l'été de la vie, est souvent le commencement de son hiver. On s'aperçoit qu'on n'est plus si robuste, on sent les approches de la caducité, on décline avant d'être arrivé à sa perfection. Au contraire, la sobriété nous maintient dans l'état naturel où nous devons être : nous sommes jeunes plus longtemps, l'âge viril est accompagné d'une vigueur qui ne commence à diminuer qu'après beaucoup d'années. Il faut le cours d'un siècle pour former des rides et des cheveux blancs. Cela est si vrai, que, lorsque la volupté avait moins d'empire sur les hommes, ils avaient à quatre-vingts ans plus de force et de vitalité, qu'ils n'en ont présentement à quarante. » Et c'est encore par un hymne enthousiaste à la Sobriété qu'il termine son premier discours :
« O sainte et salutaire Sobriété ! Puissant secours de la nature ! Nourrice de la vie! Véritable médecine du corps et de l'âme! Combien l'homme doit-il te donner de louanges, et sentir de reconnaissance de tes bienfaits, puisque tu lui fournis les moyens de gagner le ciel, et de conserver sur la terre sa vie et sa santé! »
Notre centenaire tient particulièrement à répondre à l'objection des viveurs et de toutes les personnes esclaves des jouissances matérielles, estimant qu'il vaut mieux vivre dix ans de moins et ne pas se priver de ce qu'ils pensent être les seuls vrais biens terrestres. Voici la réponse de Cornaro qui n'a certes pas perdu de son actualité : (p.26)
« Hélas ! Ils ne connaissent pas le prix de dix années d'une vie saine dans un âge où l'homme peut jouir de toute sa raison et profiter de toutes ses expériences, dans un âge où l'homme peut paraître véritablement homme par sa sagesse et par sa conduite, enfin dans un temps où il est en état de recueillir les fruits de ses études et de ses travaux.
«Pour ne parler que des sciences, il est certain que les meilleurs livres que nous avons ont été composés dans ces dix dernières années que les débauchés méprisent; et que les esprits se perfectionnent à mesure que les corps vieillissent; les sciences et les arts auraient beaucoup perdu, si tous les grands nommes avaient abrégé leurs jours de dix ans. »
Enfin, dans une belle envolée lyrique, il célèbre en son quatrième discours, composé à 95 ans, les bienfaits et les jouissances qui sont la récompense d'une vie sage, saine et sobre :
« Je jouis donc parfaitement de cette vie mortelle, grâce à la sobriété qui est infiniment agréable à Dieu, parce qu'elle est la protectrice des vertus et l'ennemie irréconciliable des vices; et je jouis par anticipation de la vie éternelle, en pensant si souvent au bonheur dont elle doit être accompagnée, que je ne songe quasi plus à autre chose. J'envisage la mort comme un passage nécessaire pour arriver au ciel.
» II n'y a personne qui ne puisse espérer une semblable félicité, s'il veut vivre comme moi; car enfin, je ne suis ni un saint, ni un ange; je suis un homme, et le serviteur d'un Dieu, à qui la vie réglée est si agréable qu'il récompense dès ce monde ceux qui la pratiquent. »
Nous quitterons maintenant Cornaro, dont nous avons cru devoir donner de nombreux extraits, vu la rareté de sa brochure et vu l'importance des conseils qu'il nous adresse en connaissance de cause; toutefois avant de nous séparer de notre remarquable vieillard, nous livrerons encore un de ses conseils à la méditation du lecteur :
« Quand un médecin désintéressé, dit-il, va voir un malade, qu'il se souvienne de lui recommander la diète. Il est certain que si tout le monde vivait règlement et frugalement, il y aurait si peu d'infirmes qu'on n'aurait presque point besoin de remèdes. On serait soi-même son médecin et l'on serait convaincu qu'on ne peut en avoir de meilleur. »
C'est encore l'avis de tous les hygiénistes naturistes et de tous ceux qui se sont donné la peine d'étudier impartialement et sans parti pris les lois de la vie.
De tout ce qui précède se dégage la conviction déjà irréfutable que la vie humaine peut être prolongée et entretenue par la pratique de la sobriété en toutes choses, par la diète rationnelle et par le respect des lois immuables de l'hygiène naturelle.
L'existence, telle que nous la menons actuellement, est illogique, contraire aux règles élémentaires de la morale et de la physiologie, ce qui fait que nous parcourons à peine la moitié du chemin de la vie, tel qu'il nous a été assigné par la Nature.
Au lieu de conserver et d'entretenir, par une conduite sage et sobre, le capital vital que nous avons reçu en héritage à notre naissance, nous nous appliquons à le gaspiller, à le dilapider par frénésie de jouissances grossières et sans lendemain, jouissances qui nous laissent moralement appauvris, physiquement affaiblis, vieillis et ratatinés prématurément.
Or, l'homme ne réalise pas assez que ce capital vital dont il a reçu la gestion ne lui appartient pas en propre, que tôt ou tard, le Créateur nous demandera compte de l'emploi que nous en aurons fait pour le bien ou pour le mal; notre premier devoir, le plus direct, le plus impérieux, c'est de transmettre intact à notre descendance ce capital sacré, sans l'amoindrir en aucune façon par nos débordements. Combien peu de pères et de mères modernes sont conscients de cette énorme responsabilité? Le nombre de tares et de dégénérescences héréditaires, par blastophthorie1 ou blastotoxie 2 que l'on relève à l'heure actuelle chez les enfants, démontre à l'évidence quelle inconscience préside à l'acte sacré de la procréation.
Il est bon de ne jamais l'oublier : en matière d'hérédité et de santé, la nature est inexorable; tôt ou tard elle nous demande compte de la façon dont nous avons utilisé notre capital vital, et, sachons-le bien, toutes les fautes contre la morale et l'hygiène se payent un jour ou l'autre en entier, l'échéance peut en être plus ou moins retardée, mais elle n'en est pas moins fatale et inéluctable ; il n'y a là aucune exagération ou vue mystique de l'esprit, mais un fait brutal dont pourra se convaincre toute personne voulant se donner la peine d'observer et de réfléchir.
Pour alléger cette échéance et l'éloigner le plus possible nous ne saurions trop recommander la lecture et la méditation de deux ouvrages du Dr P. Carton, médecin naturiste éminent : Les lois de la vie saine et La vie sage, dont le meilleur éloge qu'on en puisse faire est d'exprimer le désir de voir figurer ces livres dans la bibliothèque de chaque famille. Les aperçus profonds et les conseils judicieux que chacun peut puiser dans ces écrits sont de nature à faciliter la conduite d'une vie saine, tant physique que morale.
Ceux que la question de la vieillesse intéresse plus spécialement trouveront dans le livre du professeur A, Lacassagne une foule de renseignements variés sur la longévité et les vieillards, jugés par les philosophes, les littérateurs et les artistes, sur l'esprit, le cur et le
1 Blastopbthorie, terme créé par Ford pour désigner la détérioration et la destruction des éléments reproducteurs par des facteurs ou substances produisant un empoisonnement chronique de ces éléments.
2 Blastotoxie, terme créé par Nicloux pour désigner le même empoisonnement, mais aigu, à la suite de l'absorption d'une dose uniqik, de poison. Le prototype de ces poisons est l'alcool sous toutes ses formes et l'inconduite qui amène à sa suite un affaiblissement des glandes reproductrices, par surmenage, quand le terrible virus syphilitique ne vient pas encore aggraver la situation.
caractère des longévités, sur l'hygiène de la vieillesse. « Les médecins et les vieillards instruits, dit-il, sont des curieux toujours désireux d'apprendre. Si nous avons réussi à rendre intéressante, digne de secours, de protection, la situation des vieillards, nous serons récompensés de nos efforts. » Tel est de l'aveu même du Dr Lacassagne, le but de La verte vieillesse et l'esprit dans lequel cet ouvrage fut composé.
(p.29)
Chapitre III Quelques considérations sur la vie
NOUS sommes naturellement amenés à nous poser quelquesquestions sur la nature essentielle de la vie et sur la modalité de ses lois. Ces problèmes, qui de tout temps ont préoccupé les hommes, touchent aux plus profonds arcanes de la nature ; leur solution dépend autant, si ce n'est plus, de la philosophie et de la métapsychique que de la science pure; et l'angle sous lequel la question est envisagée peut orienter vers le bonheur ou vers le malheur toute l'existence d'un individu, voire même de nations et de races entières.
Nous pouvons ramener à trois grandes catégories les réponses données à ce problème d'importance capitale par les prêtres des religions, par les philosophes ou par les savants : la vie peut être envisagée et définie en partant de conceptions matérialistes, spiritualistes ou unitives de l'univers.
Les matérialistes ou mécanistes ne veulent voir dans la vie qu'un simple jeu de forces physico-chimiques aveugles. Seule la matière existe en réalité; l'esprit, la pensée, notre activité psychique et sociale ne sont que le produit de sécrétions des cellules cérébrales, conditionnées par de simples réactions physico-chimiques. Cette théorie, supprimant donc toute liberté individuelle, annule du même coup toute responsabilité morale ou sociale de l'individu, jouet de forces inconscientes.
La propagation de cette doctrine, néfaste dans son absolutisme y nous a valu le culte exclusif des jouissances personnelles, grossièrement matérielles et immédiates, avec son corollaire inévitable : le culte dégradant du veau d'or; c'est le mammonisme avec son cortège de passions non refrénées qui amène à sa suite de multiples catastrophes, morales et sociales : entre autres les trop néfastes guerres de: 1914 et de 1939 qui n'en furent pas un des moindres effets; nous lui devons aussi en grande partie l'explosion de révolutions sanglantes et même la floraison délétère de la prostitution réglementée. Cette doctrine matérialiste a donné jour également à des théories médicales et à une thérapeutique grossièrement physique et chimique, en opposition absolue avec les règles de la vraie médecine s'inspirant de l'observation saine des lois naturelles. Voici à ce sujet l'opinion autorisée du Dr P. Carton :
« Cette doctrine de l'évolutionnisme athée, qui règne en maîtresse à l'heure actuelle et par laquelle trop d'esprits scientifiques se sont laissé contaminer de nos jours, est la plus décevante et la plus démoralisante des hypothèses. En n'envisageant la vie que comme un simple conflit d'actions et de réactions des énergies matérielles, elle a conduit au culte exclusif de la force orgueilleuse et brutale, et au mépris du droit et de l'amour universels. Elle a engendré le nihilisme intellectuel et la décadence morale. Elle a fait se déchaîner des instincts de jouissance matérielle effrénée et d'égoïsme féroce. A quoi bon peiner et aimer son prochain, puisque le plaisir du moment résume la fin des choses ? De plus elle fait concevoir les inégalités d'évolution individuelle comme autant d'injustices du sort; elle a proclamé une égalité non pas originelle, mais présente, qui a fait rejeter les principes de hiérarchie et de discipline, bien qu'ils agissent pourtant dans la nature entière. Enfin, en n'assignant d'autre but à l'existence que la totale satisfaction des besoins matériels, elle a conduit aux écarts de conduite et de régime alimentaire, qui sont la cause dominante de la recrudescence des maladies et des dégénérescences mentales de notre époque. »
Pour les spiritualistes, l'homme est un composé double : la vie de l'esprit ou de l'âme, impérissable d'une part et la vie matérielle du corps, périssable d'autre part. Cette doctrine poussée à l'excès produit un divorce regrettable, quand ce n'est pas un antagonisme hostile et irréductible, entre les enseignements divergents de la religion et de la science dont les protagonistes se sont tour à tour copieusement anathématisés. « La religion doit anéantir la science parce que la science est l'ennemie de la religion », proclame le pape Paul IL II n'y a de bon que les enseignements de la science, rétorquent Ed. Daanson et ses pareils qui, paraphrasant Nietzsche, s'écrient : « II n'y a qu'une divinité qu'il faut aimer sur terre, c'est la Science, la grande rédemptrice qui chercha et qui cherche toujours à améliorer le sort de l'humanité. » Une telle attitude de part et d'autre n'est pas faite pour amener le règne de la paix et de l'entente fraternelle parmi les hommes, tant s'en faut.
Les spiritualistes purs estiment qu'il est superflu de s'occuper de la vie du corps, cette guenille périssable, alors qu'il faut vouer tous ses soins à la culture et au développement de l'âme, seul corps spirituel impérissable et éternel. Inutile de formuler des règles d'hygiène et de les suivre puisque nous sommes les jouets d'un Dieu, pouvant, selon son bon vouloir, rétablir sans autres notre santé compromise par nos fautes ; au surplus on ne peut avoir que mépris pour ce corps matériel et grossier qui est une entrave au développement exclusif et lumineux de l'âme. Cette conception spiritualiste outrée a favorisé et entretenu l'épanouissement d'un mysticisme étroit, sectaire, qui a perdu de vue les nécessités immédiates de l'existence terrestre; erreur regrettable, car cette conception ne prédispose pas à l'action humaine sociale et
fraternelle, mais erreur cependant moins funeste dans ses résultats finals que le matérialisme pur. Le spiritualisme, incitant les hommes à renoncer aux biens et aux jouissances matériels, refrène au moins le déchaînement des appétits grossiers et brutaux.
Reste enfin les adeptes de la doctrine unitive, dont les croyances sont de nature profondément religieuse; ils enseignent en effet que l'esprit et la matière sont d'essence identique, que ces deux forces proviennent toutes deux de la même source primordiale d'énergie universelle : Dieu.
Forts de cette conviction, les unitifs peuvent s'accorder et ont toujours communié avec les fidèles sincères et convaincus de toutes les religions; négligeant les questions de dogmes qui divisent, ils ne voudraient voir parmi les hommes qu'une commune croyance en l'existence d'une Force créatrice et directrice de l'univers : Dieu, et la certitude commune également de l'immortalité du Moi supérieur, vivifié par l'Esprit impérissable. C'est une doctrine qui élève l'homme jusqu'aux sommets de la tolérance la plus large et la plus fraternellement compréhensive ; elle réclame de ses adeptes la pratique constante de la douceur, de la charité, de la vérité et de l'amour. Cette doctrine est encore en parfaite concordance avec les découvertes les plus récentes de la science qui en vient à considérer la matière, l'atome, comme un agrégat de forces énergétiques, en se basant sur les expériences de dissociations atomiques et de transmutation des corps; telle fut aussi la croyance générale de tous les initiés, sages, mages et philosophes de l'antiquité; alchimistes, occultistes, théosophes; les Rose-Croix en furent les dépositaires à partir du moyen âge.
Dans son livre, Le Géon ou la terre vivante, le Dr Hélan Jaworski ne parle pas autrement que les vieux alchimistes lorsqu'il dit : « Les deux mondes, organique et inorganique, ont la même origine, sont animés par le même rythme, et unis par une similitude véritable de leurs propriétés. » II reproduit encore dans son livre une étude d'Albert Mary sur « La vie merveilleuse des minéraux » où l'on retrouve la même idée exprimée comme suit : « L'identité de la vie des êtres et de celle des choses s'explique par leur source commune. Toutes les formes d'énergie sont fondamentalement des aspects de la même entité primaire... »
La doctrine unitive concilie donc les enseignements de la religion et ceux de la science ; elle veut grouper dans un même effort spiritualiste tous les croyants sincères; elle est, par sa large tolérance, le lien tout indiqué pour développer harmonieusement les rapports entre les hommes et faciliter la vie morale et sociale sur le plan physique.
A ceux que cette question passionne, nous ne saurions trop recommander la lecture d'un petit ouvrage, bien documenté, écrit par le savant occultiste Albert Caillet, sous le titre : Exposé de la doctrine de V Unité, doctrine qu'il retrouve dans les croyances fondamentales des écoles hindoues, égyptiennes, iraniennes, chinoises et chrétiennes.
p.32
Pour Caillet, « toutes les différences, apparemment irréductibles, entre les diverses conceptions de Dieu, ne sont plus que de simples points de vue correspondant à un degré d'évolution différent de la mentalité humaine.
» La doctrine de l'Unité porte en soi, inséparable, toute la morale et la plus parfaite qu'on puisse concevoir.
» Nous sommes tous un et un en tous : Comment pourrions-nous ne pas nous entr'aimer dans toute notre évolution?
» L'adepte de l'Unité ne voit que l'harmonieuse expression de l'Un, unique, qui est sans second. Il sympathise avec tous les cultes, avec toutes les religions, toutes les philosophies vraiment dignes de ce nom, puisque toutes présentent l'Unique sous l'un ou l'autre de ses infiniment nombreux aspects et que tous jouissent devant lui d'un égal respect. »
Le Rig-Veda nous enseigne que " Ce qui existe est Un : les hommes le nomment de bien des noms. » Cette même idée est reprise et développée par les taoïstes : « Tao n'est rien d'autre, en réalité, que ce que vous, étrangers, vous appelez Dieu. Tao est I'Unique, le Commencement et la Fin ; il contient toutes choses et c'est à lui que toutes choses retournent... Mais surtout, n'oublie pas que Tao n'est qu'un son articulé par un être humain, et que l'idée est essentiellement inexprimable. »
Tout au long de la Bhagavad Gîtâ nous pouvons trouver les mêmes enseignements de l'unité de l'Etre Suprême : nous suivrons pour nos citations la version fidèle de Mme Dr Anna Kamensky; une étude savante et approfondie de ce vieux poème lui fait dire dans son introduction : « La Bhagavad-Gîtâ, ou la Gîtâ, simplement, comme on l'appelle en Orient, c'est-à-dire le « Chant par excellence », le « Chant sublime », est certainement un des joyaux les plus rares dans le diadème, formé par la pensée religieuse universelle, car elle a une puissance synthétique qui la rend précieuse et illuminative dans l'Est ou l'Ouest. Pour ce qui est de l'Inde, c'est le cur de son mouvement religieux... »
Au dialogue onzième Arjuna s'écrie : « O Dieu, je vois dans ta forme les Dieux et tous les êtres à tous les degrés avec leurs attributs distincts »... (v. 15). « Le monde glorifie et chante avec raison ta magnificence. Les mauvais esprits s'enfuient de tous côtés; les légions des saints se prosternent en t'adorant » (v. 36).
« Tout se prosterne devant toi, derrière toi, de tous côtés. Plein d'une puissance sans bornes et d'une force immense, tu tiens tout en tes mains; car tu es toi-même tout! » (v. 40).
Krishna d'autre part nous enseigne : « Sache que cela dont la vie pénètre tout, est impérissable, et que personne ne peut détruire cet Unique Impérissable » (Dial. II, v. 17).
Aussi nous comprendrons pourquoi Mme Kamensky termine sa préface en faisant ressortir l'importance de l'unité fondamentale des (p.33) diverses croyances religieuses, partant de la fraternité qui devrait exister entre toutes les religions. « En vérité, à la base de toutes les religions historiques, il est une seule et même Religion mystique, le pont que l'âme humaine construit pour venir à Dieu. »
Dans le numéro d'août 1929 de L'astrosophie, on trouve une intéressante étude sur « La religion et la science de la Babylonie ancienne » par le Dr Hugo Winckler, professeur d'assyriologie à l'Université de Berlin ; il y note que le caractère fondamental des croyances religieuses de ce peuple était d'être une religion astrale. « Mais, dit-il, ce serait une erreur grossière de croire que la théologie babylonienne identifiait les dieux et les corps célestes. Le monde stellaire était, au contraire, suivant cette théologie, seulement la suprême révélation du pouvoir divin, une révélation dans laquelle les directives et les intentions des dieux pouvaient le plus clairement être observées. En outre, pour eux, tout ce qui est visible et invisible n'est qu'une expression ou une partie de l'être divin. Il y a, il est vrai, d'innombrables dieux, mais ceux-ci sont seulement les formes par lesquelles le Pouvoir divin unique est révélé. » C'est le « grand Pouvoir unique » qui pénètre et donne sa vie à toutes choses des plus petites aux plus grandes. »
Un penseur hindou moderne, S. Radhakrishnan, professeur de philosophie à l'Université de Calcutta, dans son magnifique livre sur L'hindouisme et la vie, développe avec force la thèse de l'Unité de Dieu et de la fraternité de toutes les religions. Cependant il ne faut pas croire que « Unité » signifie nécessairement uniformité, car, « le Divin se révèle aux hommes dans le cadre de leurs préjugés intimes. Chaque génie religieux exprime le mystère de Dieu selon sa propre manière d'être personnelle, raciale et historique. La diversité des descriptions de Dieu est aisément intelligible quand on comprend que l'expérience religieuse est produite psychologiquement. »
Admettre la diversité des descriptions de Dieu n'est point tomber dans le polythéisme, nous affirme encore notre auteur, car on ne doit pas oublier que pour l'Hindou cultivé Brahman ou le Dieu-Un est d'après la Brihadaranyaka Upanishad (IV, 4, 20) « cette réalité indescriptible, permanente, qui doit être considérée comme seule et unique ». Il faut en outre bien se garder d'une conception par trop anthropomorphique de Dieu, qui « existe pour lui-même, non pas simplement pour nous. Voir en Dieu un instrument pour l'obtention des fins humaines, c'est exagérer notre propre importance ».
Cette certitude de l'existence d'un Dieu Un, qui se manifeste aux hommes par des voies diverses, vaut aux adeptes de cette croyance une plus grande largeur d'idées et une entière tolérance à l'égard des divers modes d'expression de la foi. « L'hindouisme, nous affirme Radhakrishnan, répudie la croyance issue de cette attitude dualiste selon laquelle ce qui pousse dans mon jardin serait de Dieu, alors que ce qui pousse chez mon voisin serait satanique et devrait être détruit à tout prix. D'après le principe que le mieux n'est pas l'ennemi (p.34) du bien, l'hindouisme accepte toutes les formes de croyances et les élève à un niveau supérieur. Le remède à l'erreur n'est pas le bûcher ou le bâton, ni la violence ou la persécution, mais une tranquille diffusion de la lumière. » Nous pensons que beaucoup de chrétiens ne perdraient rien à bien se pénétrer de ces paroles de large tolérance que nous fait entendre l'Orient, le pays de la Lumière. Et pour terminer extrayons encore de l'ouvrage si substantiel de Radhakrishnan cette belle pensée qui vaut la peine d'être méditée longuement et surtout expérimentée : « Le silence renferme plus de sens que la parole, en ce qui concerne les abîmes de la divinité. »
Nous ne saurions abandonner cette brève revue de la pensée hindoue moderne sans citer encore un livre dont la lecture ne peut être que très fructueuse; Dhan Gopal Mukerji dans son uvre très remarquable : Brahmane et paria nous initie aux aspirations et aux croyances de l'Inde actuelle. Voici un spécimen d'enseignement donné à son fils par la mère de Mukerji : « Celui qui provoque une querelle entre Dieu et Dieu est un malfaiteur plus dangereux que celui qui allume une guerre d'homme à homme. Dieu est un. Nous lui avons donné plusieurs noms. Pourquoi disputer sur des noms ? » A son fils qui lui demande pourquoi les livres sacrés se contredisent parfois, cette mère admirable répondit encore : « La vérité est une, mais les livres sacrés ont cherché à lui donner plusieurs noms. Pourquoi disputer sur des noms ? Toutes les religions n'en font qu'une. Il y a eu des prophètes, il y en aura encore... »
La large tolérance pratiquée par tous les bouddhistes, pour les opinions religieuses les plus diverses, est un fait qui a frappé les Occidentaux qui ont été en rapport avec eux; Mme Alexandra David-Neel a eu l'occasion d'en faire l'expérience maintes fois répétée, au cours de ses voyages et de ses longs séjours en Orient; « le principe de tolérance, l'entier respect des convictions d'autrui, n'ont jamais été violés, dit-elle... Jamais ils ne connurent d'autre moyen de persuasion que la parole, jamais ils n'imposèrent, par la force, une acceptation apparente d'idées auxquelles l'esprit ne s'était pas librement rendu. Reprenant le pouvoir après des périodes de persécutions sanglantes (sous la domination musulmane, par exemple), jamais ils n'exercèrent de représailles brutales. » Le bouddhisme ignore la violence. A ce propos, Mme David-Neel cite un auteur contemporain, H. Dharma-pala, qui peut écrire sans crainte d'un démenti : « Jamais dans nos recherches à travers notre histoire, nous n'avons rencontré le répugnant spectacle de sorciers ou d'hommes de science brûlés sur les bûchers. » Elle rapporte aussi les belles paroles du Bouddha :
« Que chacun fasse comme il le juge bon. Laissez habiter dans les bois ceux qui le désirent et laissez demeurer près des villages ceux qui le souhaitent ; laissez mendier ceux qui le désirent et laissez s'asseoir à une table ceux qui le jugent convenable, laissez ceux qui le désirent se vêtir de guenilles et laissez porter les vêtements habituels à ceux qui les préfèrent. »
Mukerji s'étant consacré à l'étude de la philosophie religieuse, son maître, son gourou, ne lui donna pas d'autre enseignement que cette large tolérance; questionné pour savoir si Dieu était un ou plusieurs, il répondit simplement : « Dieu est un pour ceux qui l'ont trouvé un, et plusieurs pour ceux qui l'ont trouvé plusieurs... Même si l'on pouvait toucher Dieu de la main, il resterait inconnu. Il est le commencement qui annihile tous les autres commencements. Il est sans dieux, c'est pourquoi je le nomme Dieu. Dès que vous faites de lui une personne, il n'existe plus. »
Ces croyances en l'unité et l'universalité de Dieu ont profondément pénétré l'âme même du peuple hindou, témoin la scène à laquelle Mukerji assista au cours de ses pèlerinages à travers l'Inde : un jour qu'il se reposait au bord d'un champ il entendit une discussion entre un missionnaire et un laboureur sur l'existence du vrai et du faux Dieu ; le pasteur en prenant congé du paysan illettré lui dit : « Vous comprenez maintenant qu'il y a une différence entre le faux Dieu et le vrai Dieu. »
« Vous qui êtes un homme instruit, vous voyez la différence. Mais moi qui suis un ignorant, je sens que Dieu est Un. On nous a donné de lui plusieurs portraits, voilà tout. »
La pensée de l'Occident, si fière de son matérialisme scientifique et de ses découvertes dans le domaine de la science appliquée, n'aurait-elle pas tout intérêt à fraterniser largement avec la pensée des sages de l'Orient ?
C'est toujours les mêmes affirmations, plusieurs fois répétées, que nous trouverons dans les livres attribués à Hermès Trismégiste :
« Toutes choses sont des parties de Dieu ; ainsi Dieu est tout. Car de toutes choses il est le Seigneur et le Père, et la Source, et la Vie, et la Puissance, et la Lumière, et l'Intelligence et l'Esprit... Tout cela est Dieu, et dans l'univers il n'y a rien que Dieu ne soit pas. Car tout est plein de Dieu. Car Lui seul est tout; c'est pourquoi il a tous les noms, car il est le Père unique, et c'est pourquoi lui-même n'a pas de nom, car il est le Père de tous.
» Je commencerai par invoquer le Dieu maître de l'univers, le Créateur et le Père, qui enveloppe tout, qui est tout dans Un et Un dans Tout. » Citons enfin du même auteur ces réflexions : « La matière est une... Rien ne meurt, mais ce qui est composé se divise. Cette division n'est pas une mort. C'est un renouvellement. Quelle est, en effet, l'énergie de la vie ? N'est-ce pas le mouvement ? Et qu'y a-t-il d'immobile dans le monde ? Rien. Rien ne se détruit, rien ne se perd. La matière est hors de Dieu, si tu veux lui attribuer un lieu spécial... Si elle est mise en uvre, n'est-ce pas par des énergies, et nous avons dit que les énergies sont des parties de Dieu qui produit les transformations. Que ce soit matière, corps ou essence, sache que ce sont là des énergies de Dieu. »
36
Pour les sages de la Grèce, la doctrine de l'Unité était de notion courante; Plotin dans ses Ennêades y revient souvent : « L'Etre-Principe est donc en même temps qu'Etre-Un, Toute-Puissance... Tous les êtres sont des êtres grâce à l'Unité ; c'est par là premièrement qu'ils sont dits être du nombre des êtres... La nature du Bien est simple et Une. L'âme du Grand Tout remplissait l'infini de l'espace avant la création du Grand Tout. »
C'est Socrate encore qui enseignait qu'il fallait se connaître soi-même, parce que c'est en soi que se trouve l'étincelle du divin. Cette parole trouve son corollaire dans l'enseignement de Jésus disant à ses disciples : « Cherchez en vous-même le Royaume de Dieu. »
Nous retrouvons encore une doctrine identique chez les Soufis et surtout chez les Bahaïstes actuels qui ont pour principe fondamental de mettre en pratique dès ici-bas, autant que faire se peut, la règle unitive qui devrait lier tous les nommes en un faisceau homogène, quoique composé d'éléments divers, en une fraternité humaine où règnent l'entente, la compréhension mutuelle, la charité, la paix, en un mot l'amour complet et efficient du prochain. Ils enseignent, eux aussi, que la vérité est une et qu'on peut la retrouver dans toutes les religions ; ils ont pour mot d'ordre de ne jamais combattre ni discuter les dogmes d'aucune religion : Dieu étant pour chacun aussi grand que son développement personnel et son évolution humaine lui permettent de Le concevoir.
Plus près de nous, nous avons un poète qui a merveilleusement chanté la gloire du Dieu Unique; la lecture de la préface et de la VIIIe Vision de « La chute d'un ange », nous convaincra que Lamartine était partisan de la doctrine unitive :
« Séparer la foi de la raison, dit-il, c'est éteindre le soleil pour substituer à la lumière de l'astre permanent et universel la lueur d'une lampe que l'homme porte en chancelant et que l'on peut cacher avec la main... Vouloir que la raison soit religieuse et que la religion soit rationnelle, est-ce là attaquer le christianisme, ou n'est-ce pas plutôt lui préparer un règne plus unanime et plus absolu ? »
Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore? Le monde est mon regard qui se contemple en soi ;
Formes, substances, esprit, qu'est-ce qui n'est pas moi ?...
Hommes, l'Infini seul est la forme de Dieu !
Le nom de toute chose est un : Eternité!
Où l'uvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu' Un !
Où le Tout est Partie, et la Partie entière ; Où la Vie et la Mort, le Temps et la Matière Ne sont rien en effet que formes de l'Esprit, Cercles mystérieux que tout en lui décrit...
p.37
Dans sa magistrale introduction à La vie sage, le Dr P. Carton exprime la même idée : « La vérité est une, immuable, éternelle, parce qu'elle est d'ordre synthétique et divin. Elle est inscrite partout dans l'univers, dans la nature et les êtres. Mais elle demande à être recherchée, car elle se cache pour que l'effort de progrès qu'exige sa découverte soit récompensé du bonheur de savoir et d'espérer. »
Au surplus voici l'opinion du même auteur sur la doctrine unitive : « La valeur vitale et morale de cette doctrine du transformisme intégral est considérable, parce qu'elle replace l'homme dans sa situation naturelle exacte et qu'elle lui permet de découvrir les lois qui président à sa meilleure évolution physique et mentale de chaque jour... Cette doctrine enfin place au fond de nous cette pensée consolatrice et vivifiante que notre destinée est d'arriver jusqu'à l'Intelligence suprême qui est Dieu et de mériter progressivement ce bonheur infini. »
Un polytechnicien érudit, Paul Choisnard, qui a rénové l'étude de l'astrologie en partant de bases scientifiquement contrôlables, est pareillement un disciple de l'unitisme; témoin ce passage tiré de son livre éminemment suggestif, La chaîne des harmonies (p. 163) :
« Et comme aucune limite n'est à assigner aux intelligences, on peut en admettre une hiérarchie qui s'étend jusqu'à l'infini qui est Dieu..., la notion de Dieu unique pouvant d'ailleurs résulter de la notion de l'infini vis-à-vis de la « recherche des causes premières » dont la limite extrême est l'unité. C'est donc par la notion de l'infini qu'on peut, dans la voie scientifique, donner les meilleures preuves de l'existence de Dieu, en même temps que prouver qu'il n'existe qu'un seul Dieu.
» En tout cas, si ce mode de conception ne démontre pas les entités de l'invisible et la vie de l'au-delà, il rend cette croyance possible avec Tin caractère rationnel sans heurter aucune des vérités scientifiques acquises, ce qui est déjà quelque chose. La « chaîne des harmonies » montre donc comment le « positivisme » qu'on confond souvent à tort avec le « matérialisme » peut conduire au spiritualisme et au mysticisme, celui qui a le souci de ne rien éluder et de ne pas s'arrêter en chemin, ce qui est le procédé même de l'induction rationnelle. »
Considérée par rapport à l'art médical et thérapeutique cette doctrine est fertile en applications pratiques et directes; c'est encore le Dr P. Carton qui va l'affirmer :
« Au point de vue médical, cette doctrine de l'unité énergétique universelle et du transformisme intégral à laquelle nous nous rattachons sera le roc inébranlable sur lequel nous allons maintenant établir les fondements de la médecine naturiste. Elle nous permettra de retrouver à coup sûr les lois qui ont présidé à nos adaptations et de découvrir celles qui doivent diriger notre évolution future, conformément aux principes du bien et du vrai. Elle nous permettra ainsi de sauvegarder avec certitude notre santé physique et notre intégrité mentale et, en cas de maladie, elle nous offrira les procédés thérapeutiques les plus efficaces, parce qu'ils seront inspirés des enseignements naturels. »
p.38
Cette vie universelle, découlant de l'Unique, dont nous n'avons pas la possibilité de nous figurer l'essence primordiale est un fait que tous les philosophes se sont bornés à constater, sans pouvoir en donner une définition complète; cette force ou énergie a pris sur le plan physique diverses dénominations selon les temps, les lieux ou l'angle sous lequel elle était envisagée. C'est successivement : le Prana des Hindous ; le Kha ou Double des prêtres égyptiens; le Pneuma d'Hippocrate, qui y voyait spécialement un principe, une force médicatrice; Y Anima de saint Paul ; la Lumière astrale de la kabbale et des occultistes ; le Corps astral, le médiateur plastique, le périsprit, selon qu'on s'adresse à l'une ou l'autre des écoles hermétistes et spiritualistes modernes. Cette énergie vitale devient avec Mesmer et les magnétiseurs le magnétisme animal; elle est la force psychique des métapsychistes et même le pouvoir de la suggestion et de l'autosuggestion des hypnotiseurs et sugges-tionneurs modernes.
Il faut toutefois se garder de vouloir ériger cette force vitale en une entité surnaturelle et indépendante ainsi que l'ont fait la plupart des animistes et des vitalistes, alors qu'il s'agit en réalité d'une modalité spéciale de l'Energie universelle.
Pour le philosophe Kant, la vie est un principe intérieur d'action; pour le physiologiste Bichat, c'est l'ensemble des fonctions qui résistent à la maladie et à la mort. Quant à Claude Bernard, qui consacra une bonne partie de sa vie à la recherche des conditions du déterminisme physico-chimique de la vie, il nous déclare que les causes finales sont en dehors de son étude ; la physiologie n'a pas à s'occuper de démontrer ou d'infirmer des théories matérialistes ou spiritualistes, car son domaine est d'autre nature. « Ce qui est essentiellement du domaine de la vie, dit-il, et qui n'appartient ni à la chimie, ni à la physique, ni à rien autre chose, c'est l'idée directrice de cette action vitale. »
Parmi les savants modernes, nombreux sont ceux qui se sont attaqués au problème de la Vie et des lois qui la conditionnent : Pour le professeur A. Boutaric, qui a publié un ouvrage captivant sur La vie des atomes, « le rôle de la vie peut être considéré comme consistant à suspendre la désintégration de la matière organique ou à l'orienter dans un sens déterminé ». Boutaric, dans ses conclusions, arrive à envisager la nature sous le même angle que les occultistes : « L'antique symbole des alchimistes, nous dit-il, un serpent enroulé en cercle et dont la tête dévore la queue, avec cette devise : « Le tout est un » nous apparaît avec toute sa signification. Il représente parfaitement l'évolution cyclique, sans commencement ni fin, des êtres vivants et de la matière elle-même. » Le professeur J. Kunstler a publié lui aussi le résultat de ses recherches en un livre des plus intéressants : La matière vivante, organisation et différenciation, origine de la vie; d'après lui, la vie apparaît comme « un état d'équilibre nouveau, de stabilité globale, dissimulant une activité interne incessante... Il n'y a pas de matière vivante, mais seulement des êtres vivants. »
p.39
Il estime encore que « les multiples tentatives pour ramener les phénomènes de la vie à tel ou tel ordre de phénomènes physicochimiques ne sont pas sans rappeler peu ou prou ces mathématiciens novices qui prétendent résoudre leurs problèmes en posant sans cesse des changements d'inconnues. »
Le Dr V. Jarre en un ouvrage plein d'hypothèses vertigineuses, mais bien de nature à faire réfléchir, Dualité de la matière ou Essai sur le mécanisme du renouvellement des mondes donne la définition suivante : « Le point original de la vie, végétale ou animale est l'atome ionisé. » Assez semblable est l'opinion du Dr G. Lakhovsky qui trouve le secret de la vie dans les ondes radioélectriques, principe sur lequel reposeraient l'univers et les êtres organisés, ce qui expliquerait la nature essentielle de la force vitale. La nature oscillatoire de la cellule vivante, qu'il compare à un résonateur minuscule, serait la clef de son activité. La grande variation des ondes cosmiques explique la difficulté de maintenir l'équilibre cellulaire des êtres vivants, soit la santé. C'est pour conserver intact et constant cet équilibre vital de la cellule qu'il a imaginé son circuit oscillant dont beaucoup de malades vantent l'efficacité.
L'inventeur Julien Christofleau, à La Queue-les- Y vélines (S.-et-O.), après quarante années d'études en est arrivé à comparer le corps humain à un accumulateur électrique « qui se recharge pendant le sommeil par le magnétisme terrestre qui peut être considéré comme une partie de la vie universelle. » II a construit un appareil qu'il appelle : électromagnétique terro-céleste, destiné à capter les ondes vivifiantes du magnétisme terrestre ; l'effet doit en être assez analogue, pensons-nous à celui du collier oscillant de Lakhovsky.
Enfin une théorie très intéressante, féconde en résultats pratiques, sans pour cela exclure les précédentes, a été établie par le savant Auguste Lumière; il voit dans l'état colloïdal la condition essentielle de la vie ; la destruction de cet état, qu'il appelle h. floculation, déterminerait la maladie et la mort. L'auteur développe ses vues remarquables dans un livre que nous recommandons à tous ceux que la question de notre devenir préoccupe : La vie, la maladie et la mort, phénomènes colloïdaux.
Enfin ceux que le mystère de l'origine et de l'essence de la vie intéresse tout spécialement liront avec fruit L'occultisme et la vie, livre écrit par un occultiste des plus érudits, Charles Lancelin, digne élève de son illustre maître, A. de Rochas; il y examine la vie sous toutes ses faces et dans tous les règnes de la nature. Lancelin est partisan des remèdes naturels et voit dans la thérapeutique magnétique le moyen le plus efficace et le plus indiqué pour entretenir la santé sans nuire au corps, comme le font la plupart du temps les drogues chimiques. Les bienfaits du jeûne ne lui sont point inconnus. Son livre d'une haute élévation morale se termine par un vibrant appel à la spiritualité : Pour qui sait, la mort, quand a sonné son heure inéluctable malgré toute précaution médicale ou hygiénique la mort, dis-je, n'a rien de plus terrifiant pour nous que n'importe quelle autre fonction naturelle, car comme il est écrit dans le Masnavi (IV, Jalal-ud-Din Roumi) :
Je mourus dans le minéral et devins plante ;
Je mourus dans la plante et reparus dans un animal ;
Je mourus dans l'animal et devins homme ;
Pourquoi donc craindrais-je la mort ?
Quand la mort m'a-t-elle diminué?
La prochaine fois, je mourrai à l'état humain pour avoir les ailes de l'ange. Je devrai aussi chercher à sortir de l'état angélique, car tout périra sauf Sa Face... Alors je prendrai mon vol et m'élèverai au-dessus des anges. Je deviendrai ce que l'imagination ne saurait concevoir... Que la transformation se fasse donc ! Car les cordes de la lyre me crient : En vérité, nous retournons à Lui !
En conséquence, pour vivre sainement, tant au physique qu'au moral, il faut nous conformer aux lois naturelles et spirituelles et ne pas croire qu'il suffit, pour recouvrer la santé et notre capital de vie, gaspillés à la suite d'excès de tout genre, d'ingurgiter une drogue ou une préparation thérapeutique, lancée à grand renfort de réclame; ceci nous amène à quelques considérations d'ensemble sur la compréhension de la maladie et de la thérapeutique par les médecins tant anciens que modernes.
La maladie et la thérapeutique d'après les enseignements de la médecine naturelle
LA NOTION de maladie et surtout des causes qui la produisent a subi de grandes variations selon les écoles médicales et suivant les points de vue envisagés; de là des moyens curatifs variés et souvent contradictoires qui ont créé, à l'égard de la médecine officielle, parmi les gens cultivés qui réfléchissent, voire même parmi le peuple, un état d'esprit assez défavorable; toutes ces thérapeutiques, inconstantes dans leurs effets et par trop hétéroclites, ont jeté un discrédit général sur le prestige médical, discrédit du reste parfois injuste et injustifié. Qui n'a pas lu la façon élégante dont Molière persifle les médecins de son temps, leur outrecuidance et leurs méthodes appliquées sans discernement : la saignée et la purge; et cependant ces deux moyens thérapeutiques, mis en uvre à propos, peuvent rendre de grands services. Qui n'a pas été diverti par les plaisanteries de l'humoriste Bernard Shaw? En 1906, il prenait déjà les médecins à partie, et vingt ans après dans une conférence faite à Londres il semblait ne pas être revenu de son opinion et déclarait « qu'aucune personne sage ne devrait aller chez le médecin quand elle est malade ». Ces faits nous prouvent qu'il y a un effort à tenter de la part de la médecine officielle pour unifier ses vues et les mettre en accord avec les lois naturelles afin d'éviter ces contradictions par trop flagrantes en matière de thérapeutique.
La médecine moderne a trop sous-estimé les théories anciennes, et si nous voulons être renseignés sur les bases à donner à une diète rationnelle nous pouvons encore consulter avec fruit les ouvrages du père de la médecine : Hippocrate, dont les enseignements, toujours d'actualité et toujours marqués au coin du bon sens, découlent de l'observation saine de la nature.
C'est en grande partie aux médecins naturistes, disciples directs ou éloignés de ce maître illustre, que revient l'honneur d'avoir à nouveau attiré l'attention des masses sur la nécessité d'adopter une hygiène rationnelle et conforme aux lois naturelles. Un des représentants les (p.42) plus qualifiés de l'école naturiste actuelle est le Dr P. Carton dont nous recommandons les excellents ouvrages de vulgarisation, riches en enseignements pratiques et directement applicables à la vie quotidienne. Le Dr P. Carton s'est élevé avec énergie contre toutes les pratiques antinaturelles et antihygiéniques qui caractérisent notre époque; il a cherché surtout à faire pénétrer dans le public cette notion très juste et trop méconnue que la maladie est uniquement le produit de nos fautes contre l'hygiène, qu'elle consiste en une échéance inéluctable que la nature nous réclame en payement de nos trop multiples transgressions des lois de l'hygiène alimentaire, physique, psychique ou morale. Vouloir s'obstiner à chercher le remède, soi-disant spécifique contre tel ou tel symptôme morbide, est une utopie dangereuse, il vaut mieux s'appliquer à fortifier le terrain, soit l'individu, par une vie saine et sage. Voici par exemple l'avis judicieux du Dr Carton, sur les causes de l'entérite, cette maladie trop courante de nos jours : « L'entérite n'est pas une inflammation d'ordre microbien. Elle est avant tout, comme toutes les autres infections, une maladie de terrain. Ce qui provoque l'entérite, c'est d'abord et surtout la nourriture toxique et industrielle. L'entérite était pour ainsi dire ignorée des paysans d'autrefois. Elle ravage maintenant chaque jour davantage les populations des villes et des pays les plus civilisés, parce que jamais l'humanité n'a consommé tant de produits toxiques, ni absorbé tant de viandes, de poissons, de sucreries, d'aliments fabriqués, de poisons pharmaceutiques » (Traité, p. 677).
A une époque tout imbue de la griserie et de l'orgueil des découvertes de sa science expérimentale, ces affirmations peuvent paraître fortement exagérées, voire même absurdes; nous conseillons à tous ceux qui sont pris de doute, la lecture et la méditation de la remarquable brochure du Dr Carton : Les trois aliments meurtriers, soit l'alcool, la viande et le sucre; on y trouvera la démonstration évidente, chiffres et statistique à l'appui, que notre alimentation moderne est désastreuse tant au point de vue de la santé individuelle que de l'hygiène publique.
La notion de la maladie, sanction de fautes passées, est vieille comme le monde ; nous trouvons dans L'histoire de l'Inde védique, de Fontane, les passages suivants, bien typiques à cet égard : « La maladie vient à toute heure, de nuit ou, de jour pendant le sommeil comme pendant la veille, à la suite d'une imprudence; elle est un châtiment. Pour guérir, il faut donc commencer par demander à Agni l'effacement de tous les péchés. » Pour les Aryas de cette époque lointaine, la maladie n'était rien autre que la destruction d'une harmonie que le médecin devait rétablir : « l'harmonie du souffle, de la bile et du sang. La vie réside dans le souffle vital animant le corps. » Ils étaient bien près de la vérité moderne, qui voit partout des vibrations cosmiques curatives, lorsque leurs prêtres déclaraient que : « Les vertus guérissantes descendent du soleil, par ses rayons, ou des orages par la pluie. » (p.43)
On doit constater avec regret que la thérapeutique médicale, dominée par les idées du matérialisme physico-chimique, a fait fausse route pendant trop longtemps en cherchant ses méthodes curatives uniquement dans le domaine de la matière ; c'est une grave erreur, trop fréquente encore, de vouloir s'acharner à combattre à coups de médicaments le symptôme morbide lui-même, sans s'occuper du terrain et du tempérament qui varient avec chaque individu; l'abus inconsidéré des drogues est la cause de plus d'une maladie grave ou de sa prolongation ; on ne saurait trop rappeler à ce sujet l'enseignement capital et primordial d'Hippocrate : « C'est la nature qui guérit la maladie, et la médecine est l'art d'imiter les procédés de la nature. »
Or, la médecine moderne, avec sa débauche d'injections de toute nature, semble avoir complètement perdu de vue cette loi première de la santé : « Imiter les procédés de la nature ». Et ce sont les malheureux malades qui sont les victimes de cette thérapeutique antinaturelle.
A considérer la quantité de remèdes et de spécialités qui s'alignent sur les rayons des pharmacies modernes et le flot de médicaments déversé par l'industrie chimique sur le marché mondial, on est effrayé en pensant aux malheureux condamnés à absorber toutes ces drogues, pour la plupart dangereuses et antihygiéniques. Souvent soutenus et prônés par une réclame insidieuse, sinon tapageuse, ces produits sont vantés comme panacée universelle, capables de guérir tous les maux de la pauvre humanité souffrante; impossible de résister à de si alléchantes promesses, qui semblent vous dispenser de tout effort personnel pour vivre une vie saine et qui prétendent pour quelques francs assurer longue vie et santé florissante!
Cette polypharmacie n'a aucun sens; deux savants français, H. Huchard et Ch. Fiessinger, ont publié un ouvrage de Thérapeutique complète en vingt médicaments, ce qui en réduit déjà considérablement le nombre. Mais c'est surtout aux médecins naturistes que nous devons la plus énergique réaction contre cet emploi abusif et dangereux de la médication chimique outrancière.
Dans le Traité de médecine raisonnée du Dr Hoffmann, paru en 1743, nous trouvons déjà ces sages conseils :
« Si vous donnez des remèdes trop forts à des sujets faibles, vous les affaiblissez entièrement et vous leur ôtez la vie... Ils demandent plutôt des secours tirés de la diète que de la pharmacie et, pour eux, le meilleur est souvent de n'user d'aucun remède. »
Auber, dans son Traité de la science médicale (1853), est encore plus affirmatif à ce point de vue : « S'il est une chose déplorable, mais positivement vraie, c'est que beaucoup de médicaments réclamés par la peur et l'ignorance sont complètement inutiles. » L'auteur complète son idée en ajoutant que le malade se serait guéri naturellement de lui-même, alors que le médicament a trop souvent aggravé son état; puis il conclut :
p.44
« Dans les cas douteux, c'est souvent faire une grande médecine que de n'en pas faire du tout ; l'art d'attendre vaut mieux souvent que l'art d'agir; et, en général, la polypharmacie est la science de ceux qui n'en ont pas d'autre, en un mot, le refuge ordinaire des médecins qui savent peu, mal, ou point du tout. »
Mesmer qui découvrit les bienfaits du magnétisme animal ne partageait pas non plus la superstition du médicament chimique, appliqué comme panacée universelle; son aphorisme 309 est ainsi conçu :
« II n'y a qu'une maladie et qu'un remède. La parfaite harmonie de tous les organes et de leurs fonctions constitue la santé. La maladie n'est que l'aberration de cette harmonie. La curation consiste à rétablir l'harmonie troublée. Le remède général est l'application du magnétisme par les moyens désignés. »
Bien qu'un peu absolue dans sa forme cette opinion de Mesmer n'en est pas moins très intéressante et fructueuse dans son application pratique; tous ceux qui ont fait quelques cures magnétiques ou hypnotiques peuvent en témoigner. Ces cures ont en tout cas le grand avantage de n'introduire aucune substance toxique dans l'organisme et de ne pas nuire aux défenses naturelles du corps qui sont au contraire exaltées par ces traitements magnétiques.
Pour en finir avec ces thérapeutiques mal comprises, nous citerons tout au long un passage du Dr P. Carton ; on ne saurait en effet assez mettre en garde le public soucieux de sa santé contre les errements de certaine médecine allopathique qui ne craint pas de transformer trop souvent notre corps en un vulgaire réceptacle de drogues chimiques variées, qui sont pour la plupart loin d'être inoffensives.
« A l'heure actuelle, dit-il, la thérapeutique est conçue comme un pugilat et les interventions thérapeutiques ressemblent à des batailles, dont malheureusement le malade paye tous les frais. « Les médecins, infidèles à la loi naturelle et sourds à la raison, comme des lions dans une arène, se précipitent sur les maladies pour les juguler » (Auber).
» En effet, tant qu'on constate des symptômes, on s'évertue à les combattre les uns après les autres ou tous à la fois. Le comble de l'art consiste à refréner dès leur apparition tous les efforts de préservation, toutes les tentatives de défense naturelle de l'organisme. Le malade se débarrasse-t-il de ses déchets par des sueurs abondantes ? On lui donne de l'atropine pour lui fermer la peau. A-t-il de la diarrhée? On le bourre d'opium et de bismuth pour lui boucher l'intestin. Vomit-il ? On lui anesthésie la muqueuse gastrique. A-t-il de l'expectoration, de l'évacuation par voie pulmonaire ? On lui dessèche les bronches par la terpine. Tousse-t-il ? On l'intoxique avec des calmants chimiques. A-t-il de la fièvre ? On l'enraye à l'aide de poisons hypothermisants. Se débarrasse-t-il de ses réserves toxiques en maigrissant? On l'en empêche et on lui fait enfouir de nouveau ses poisons en le suralimentant. A-t-il une épistaxis ou un flux hémorroïdaire ? Vite, on pratique l'hémostase et l'on s'étonne de voir une pneumonie, une hémoptysie ou bien encore une attaque de migraine, de rhumatisme ou d'hémiplégie succéder à ces répressions des défenses naturelles.
» II n'y a pas lieu d'être surpris ensuite des convalescences traînantes, des maladies fertiles en rechutes et en complications, de l'apparition des diathèses, des maladies chroniques, des dégénérescences, car c'est là tout ce que peuvent déterminer des soins antinaturels qui, sous prétexte de traiter les maladies, n'aboutissent qu'à martyriser les malades sans répit. »
Et pour terminer, cette sérieuse mise en garde du même auteur qui résume ainsi d'une façon saisissante toute la question maladie et toute sa thérapeutique possible :
« Enfin, n'est-il pas déraisonnable de croire que l'on peut persévérer dans les pires errements alimentaires, les plus graves violations des lois naturelles, qu'on peut en d'autres termes être dispensé de l'obligation de vivre sainement et de payer ses fautes sous forme de maladies, pourvu qu'on absorbe, en cachets, pilules ou piq&ucir