Délaissé depuis quelques
décennies par une majorité de catholiques, le
jeûne réapparaît de façon inattendue dans
la société française. Pour des raisons de
bien-être physique ou mental, des milliers de Français
participent aujourd'hui à des sessions de jeûne
alimentaire. Des bienfaits que redécouvrent également
de plus en plus de chrétiens, notamment au cours du
Carême qui, cette année, s'ouvre le 9 février.

A l'entrée du
Carême, les catholiques sont invités à se
convertir par la prière, le jeûne et la charité.
De ces trois pratiques, le jeûne semble avoir
été, durant quelques dizaines d'années,
délaissé par une majorité des chrétiens,
y compris parmi les pratiquants réguliers. A contrario
des musulmans de France, qui font grand cas de l'observance du
ramadan.
Et pourtant, dans la
société française, la pratique du jeûne
revient avec force sur le devant de la scène. Et ce, d'une
manière assez peu attendue. Un retour qui semble gagner aussi
de plus en plus de catholiques, qui en redécouvrent le sens et
les bienfaits au cours de retraites spirituelles d'un nouveau genre.
Des adeptes aux motivations diverses
Qui sont ces
Français qui expérimentent le jeûne ? Nicole,
rouennaise de 64 ans, a suivi l'an dernier l'une des sessions
proposées par l'association non confessionnelle Jeûne et
Randonnée, depuis l'an 2000. Pendant une semaine, elle a bu
deux à trois litres d'eau par jour, des tisanes à la
feuille de chêne et, le soir, un bouillon clair parfumé
aux herbes de montagne, tout en marchant quotidiennement durant cinq
heures dans les massifs de l'Ariège. « Je suis revenue
dans une forme superbe ! » s'exclame-t-elle. Cette
année-là, elle avait passé quatre mois à
l'hôpital : « Je n'avais pas du tout le moral. J'avais
besoin de me vider de tout ce qui m'encombrait, dans mon corps comme
dans ma tête. Marcher pendant ces huit jours me fut très
pénible physiquement, mais cela m'a occupé l'esprit :
pendant ce temps, je n'ai ressenti aucune sensation de faim. Depuis,
j'ai une énergie qui ne me quitte plus ! »
Ils étaient un
trentaine en tout à faire ce choix, en plein mois de mai,
« dans une nature fleurie et ensoleillée ». «
J'étais la plus âgée, raconte Nicole, les plus
jeunes avaient 25 ans. Un homme d'une quarantaine d'années
travaillait dans le service de restauration d'Air France. Un
commercial venait, tous les six mois, pour maigrir. Une femme
désirait arrêter de fumer... » la session s'est
ouverte un samedi soir par un bouillon (sans morceaux de
légumes) et s'est achevée le vendredi suivant par un
dîner de fête aux chandelles... avec crudités,
pour une réalimentation progressive. « J'ai
retrouvé, au bout de ces huit jours, une tension normale et
j'ai perdu 5 kilos que je n'ai pas repris depuis », ajoute
Nicole. Il faut dire qu'elle est une bonne élève :
« J'ai conservé une alimentation saine : beaucoup de
légumes, pas trop de viande, de l'huile d'olive, des laitages
mais pas de lait. »
Dans les pays
occidentaux, les adeptes du jeûne se multiplient, les centres
de cure affichent complets et cette pratique fait parler d'elle, pour
des motivations très diverses. Certains magazines
féminins vantent ses vertus thérapeutiques et
psychologiques : une expérience de dépassement de soi
qui permet de « voir plus clair » et de « faire le
vide ». C'est aushsi une manière de rompre avec la
société de consommation et de se mettre en quête
d'une qualité de vie : on veut arrêter de manger trop,
comme de fumer ou de boire de l'alcool... Les philosophies
orientales, le yoga et les techniques de respiration jouent aussi de
leur influence. Certaines stars font même l'apologie du
jeûne, comme Yannick Noah. L'ancien champion de tennis le
pratique pendant quinze jours deux fois par an :« Le jeûne
rapproche de l'essentiel, a-t-il écrit dans son livre
Secrets, etc. (Ed. J'ai lu) Après chaque nouveau
jeûne, je franchis un palier dans la méditation. »
La redécouverte
de cette pratique en France a son origine dans un mouvement qui a
débuté, il y a une trentaine d'années, en
Suisse, en Autriche et en Allemagne. Chantai, jeune retraitée
d'origine allemande, a effectué son premier jeûne il y a
plus de vingt ans : « Chez nous, c'est une pratique habituelle
comme la thalassothérapie en France, explique-t-elle. Des
hommes d'affaires y vont pour maigrir, les écrivains et les
musiciens pour mieux travailler... Personnellement, j'ai perdu ma
tendance dépressive et je n'ai plus jamais mal à la
tête. A chaque fois, j'en sors avec une peau bien plus
éclatante ! » Mais Chantai est formelle : il n'est pas
question de se passer d'une surveillance médicale durant ces
séjours. Et elle a raison (lire encadré ci-contre).

Le jeûne suscite un nouvel attrait pour de
nombreux chrétiens
D'autres risques d'un
tout autre genre sont à prendre en compte avant de s'inscrire
à
une session : de
nombreuses sectes utilisent le jeûne, comme la réduction
du sommeil, pour affaiblir leurs adeptes et réduire leur sens
critique. . « Leur discours repose sur une volonté de
purifier son corps, avertit le juriste Jean-Pierre Jougla,
vice-président de lUnadfi*, qui reçoit depuis
trente ans des victimes de sectes. Ils prônent qu'il faudrait
passer par un nettoyage du corps et une suppression des
éléments toxiques pour purifier l'esprit. Or,
établir un lien direct entre les deux ne tient pas la route :
purifier le corps n'a jamais purifié l'esprit ! »
* Union nationale des
associations de défense des familles et de l'individu, 130 rue
de Clignancourt, 75018 Paris/Tel : 0144 92 35 92 ou
www.unadfi.org
Créer une ouverture et se rendre disponible
Les Églises
chrétiennes, depuis les premiers siècles, ont toujours
mis en avant une tout autre approche du jeûne. « Dans le
christianisme, comme dans l'ensemble des religions, le jeûne
n'a pas pour objectif de nous purifier, mais de nous aider à
créer une brèche dans notre vie, de nous rendre
disponible à la rencontre de Dieu et des autres, explique
l'exégète biblique, le R Jacques Nieuviarts. C'est une
manière de se désapproprier de soi-même pour
devenir solidaire. »
Marcher, boire 2
à 3 litres d'eau par jour, et le soir, un
bouillon parfumé aux herbes de montagne...
Se remettre en relation avec soi et les autres.

Longtemps oublié,
le jeûne chrétien suscite un nouvel attrait. Au
printemps 2004, le Québécois Jacques Gautier, connu
dans les milieux charismatiques et pour ses multiples chroniques,
notamment dans la version canadienne de Prions en Église
(édité par Bayard), a publié le carnet de
bord du jeûne qu'il a pratiqué pendant quinze jours.
Depuis une dizaine d'années, la communauté
cuménique du
Harri Wettstein,
protestant réformé, anime des sessions en Suisse et
à l'abbaye bénédictine de La-Pierre-qui-Vire
(Yonne). Dans le Foyer de Charité de Baye (Marne), le P. Leroy
accueille des gens intéressés par les préceptes
alimentaires d'Hildegarde, sainte médiévale, pour une
retraite associée à un régime monodiète.
Des Pères maristes, à Paris, et des jésuites, au
centre du Hautmont (Nord), accueillent aussi périodiquement
des jeûneurs...
Certaines paroisses,
également, pratiquent des jeûnes ponctuels comme celle
des Sables-d'Olonne (Vendée), qui a voulu s'associer à
la souffrance des peuples du Moyen-Orient, lors
d'événements importants. « II nous est
arrivé d'être 25 paroissiens, assistés d'un
médecin, à ne boire que de l'eau pendant trois jours,
raconte Marie-Jo, membre de la paroisse. Chacun était à
ses activités pendant la journée et nous nous
retrouvions aux heures des repas pour prier. Jeûner, c'est une
manière d'être avec ceux qui souffrent. C'est aussi se
vider de soi-même. »
François,
assureur et père de trois enfants, a vécu son premier
jeûne à 35 ans dans une demeure du Périgord tenue
par des protestants. Chaque jour, un enseignement biblique
était proposé. Il a connu la «
disponibilité » évoquée par le P. Jacques
Nieuviarts : « C'est super de quitter ainsi ses besoins
premiers, cela favorise la prière, le retour vers Dieu. On
prend du recul sur les événements... J'ai l'impression
d'avoir vécu une expérience proche de l'Evangile,
à la suite de Jean-Baptiste et de Jésus. » Mais
François ne comprend pas pourquoi dans l'Église, «
on parle du jeûne sans le faire. Pourtant, il est cité
à plusieurs reprises dans la Bible. Et les saints le
pratiquaient... »
Pourquoi ce
désintérêt ? Associé à
l'idée de sacrifice, de privation et de pénitence, le
jeûne a, en effet, mauvaise presse, explique Adalbert de Vogue,
bénédictin, qui vit en ermitage à
proximité de la communauté de la Pierre-qui-Vire. Une
image qui semble bien loin de la réalité pour ce
religieux qui, depuis bientôt vingt-cinq ans, pratique le
« jeûne régulier » défini dans la
règle de saint Benoît, c'est-à-dire un seul repas
par jour, en fin de journée. « En prenant cette
résolution, je pensais qu'elle serait
très pénible à suivre, explique-t-il. Mais,
à ma grande surprise, c'est quelque chose de très
épanouissant. Cela me donne un sentiment de bonheur chaque
après midi, avant la rupture du jeûne. Je trouve une
aisance dans le travail intellectuel ou manuel, une joie spirituelle
dans la méditation... que je n'ai jamais connues auparavant.
Certes, c'est une privation, mais qui aboutit à une
libération profonde. » Prière, jeûne,
aumône sont
Christophe de Galzaim
Des risques pour la santé ?
Le jeûne n'est pas sans risque pour la
santé. Bien entendu, il est fortement
déconseillé aux femmes enceintes et aux enfants, ainsi
qu'aux grands malades... Dans son Guide du bien maigrir (Ed.
Odile Jacob), à propos du jeûne total, le Dr Jacques
Fricker écrit que la fonte des muscles, du cur comme des
autres organes, peut provoquer des accidents cardiaques. Il craint
aussi l'affaiblissement de l'organisme face à
d'éventuelles infections. « Les risques à court
terme sont donc importants et doivent conduire à prohiber
totalement ce genre de régime », n'hésite pas
à écrire le médecin nutritionniste. Mais tous
les médecins ne sont pas de cet avis. « Cette fonte de
muscles est justement un mécanisme essentiel du jeûne,
explique le Dr Duverney-Cuichard, auteur d'une thèse sur le
sujet. Le jeûne implique un fonctionnement différent de
notre organisme. Entre autres choses, il lui est nécessaire de
trouver dans ses propres tissus les nutriments d'habitude
apportés par l'extérieur : énergies, acides
aminés, oligo-éléments... On peut donc penser
que le jeûne puisse apporter une amélioration de
certaines fonctions de l'organisme, de l'immunité par
exemple... »
A noter que la plupart des sessions qui proposent le
jeûne, spirituel ou non, prévoient la présence
d'un médecin.
C'est super de quitter ses besoins premiers, cela
favorise le retour vers Dieu

Christiane Singer
''Redonner un
rythme
à nos vies"
Entretien
Quel
bienfait apporte donc le jeûne?
C'est une manière
formidable de faire une pause, une halte. Le jeûne redonne la
notion du rythme, totalement perdue dans nos vies happées par
l'urgence et la précipitation. Il y a deux cents ans, les
habitants de la région où je vis connaissaient parfois
des moments où, pour seule nourriture, ils avaient une soupe
transparente avec quelques gouttes de lait, bien loin de la
surabondance d'aujourd'hui.
L'apprentissage du
jeûne permet de rompre avec la peur d'affronter une telle
période. Si un jour, la nourriture te manque, ne panique pas :
tu as en toi la force de traverser ce passage. Le jeûne donne
cette incroyable liberté. C'est aussi une école de
gratitude. Quand vous croquez une pomme pour la première fois
au bout de huit jours, vous en avez presque les larmes aux yeux. Vous
vous arrêtez après chaque bouchée et vous vous
taisez. Autrefois, on ne parlait pas à table car le repas
était un temps sacré.
Au
cours d'un jeûne, est-il difficile de se maîtriser ?
Seul, c'est difficile.
En groupe, on se porte les uns les autres. Au cours d'une session de
jeûne, on forme une assemblée d'hommes et de femmes qui
veulent faire un bout de chemin ensemble. J'aime beaucoup ce qu'on
appelle, dans la religion chrétienne, la communion des saints.
On retrouve ce même état d'esprit au cours d'une
retraite spirituelle. Je me souviens toujours de celle qui a
précédé ma première communion, à
Marseille. Deux ou trois fois par an, il est bon de s'aménager
ainsi une enclave où l'on se met en relation avec ce qui est
le plus profond en nous.
Croyez-vous
que le jeûne puisse permettre de retrouver le sens du
Carême ?
Oui, mais pour moi,
pendant le Carême, il n'est pas question de s'auto-punir, de
chercher la privation, mais d'être dans un esprit de gratitude
et de réduire la nourriture à sa plus simple
expression. J'ai passé une semaine de diète à la
soupe et au pain,
avec une
communauté orthodoxe, avant la fête de Pâques.
Puis, à la fin de la semaine, nous avons préparé
un grand banquet pour fêter la Résurrection. Le
jeûne a donné un sens extraordinaire à la
fête. J'encouragerais les chrétiens à retrouver
le sens de ce rythme liturgique.
Propos recueillis par
Christophe de Calzain
* Auteur notamment de :
Eloges du mariage, de l'engagement et autres folies et Du
bon usage des crises (Ed. Albin Michel).
Le
jeûne - Une privation qui aboutit à une
libération profonde.
Faire l'expérience du jeûne dans un cadre
priant et communautaire, c'est ce que propose la communauté du
Chemin-Neuf, lors de sessions annuelles qui connaissent un
succès grandissant.
Jean- Jacqueline, -Corinne, Jean-Hubert et Hasso, membres de
la communauté du Chemin-Neuf, suivent ou animent des sessions
d'une semaine « Prière et jeûne », où
le public s'initie à cette pratique spirituelle
délaissée.
Ces
sessions connaissent un succès grandissant, rassemblant
jusqu'à 40 personnes de tous horizons. Evidemment, au cours
d'une telle retraite, l'absence de repas libère beaucoup de
temps. Il est alors consacré aux prières communes
(offices, enseignement, messe), à l'accompagnement spirituel
individuel, et aussi à la détente (activités
manuelles, promenades. ..). Le silence est de mise, hormis un moment
quotidien de partage en petits groupes. Un médecin est
toujours disponible en cas de soucis... qui sont rares. « Le
jeûne n'est pas une fin en soi, précise Jacqueline.
Tôt ou tard, cette expérience nous met en
présence d'un manque et nous rend disponible à
l'écoute. » Comme un contrepoint à des vies trop
encombrées de consommations diverses, de souvenirs, de soucis.
« On renonce à une certaine force et on apprend à
vivre de Dieu », insiste Hasso Beier, prêtre allemand de
la communauté. Ainsi, le participant peut espérer
découvrir autre chose de soi-même et de sa relation
à Dieu.
«
Lors d'une session, raconte Hasso, alors que je recommençais
à m'alimenter, des petits pains aux amandes ont fait rejaillir
un souvenir d'enfance : j'ai alors compris que je ne savais pas aimer
les choses dans leur totalité, que la présence d'un
élément désagréable dans quelque chose
qui était bon me rendait complètement négatif
sur l'ensemble... »
Des
signes infimes qui, parfois, ouvrent à la conversion. A
l'issue de la session, nombre de participants disent avoir
découvert un meilleur discernement, la réconciliation,
la redécouverte de la parole de Dieu
Louverture
aux autres, également : Le jeûne, souligne Hubert
Thifry, prêtre et médecin, est source « d'une plus
grande communion avec ceux qui vivent le manque, dans le reste du
monde ».
Cyril
Douillet
Prochaine session « Prière et jeûne » au centre Siloé : du 18 au 25 mars (lire encadré ci-dessus)
Des livres pour comprendre
♦
Se purifier pour renaître / Carnet de jeûne
chrétien,
de Jacques Gauthier, Ed.
Presses de la Renaissance ; 17 €.
♦
Le jeûne pour la vie, de R. Harri Wettstein, Ed.
Saint-Augustin ; 18,20 €.
♦
Aimer le jeûne, d'Adalbert de Vogue, Ed. Cerf. 1988 ; 14
€.
♦
Centre Siloé (communauté du Chemin-Neuf).
Maison
forte de Montagnieu, 38460 Soleymieu.
Tél. : 04 74 92 8197
ou montagnieu@chemin-neuf.org
♦
Les jardins d'Hildegarde
La Chapelle
Saint-Sanctin,78770 Auteuil-le-Roi.
Tél. : 0134 94 77 25
ou www.lesjardinsdhildegarde.corn
♦
Centre spirituel ignatien Le Hautmont, BP19,59420 Mouvaux.
Tél. : 03 20 26 09 61 ou hautmont@nordnet.fr
♦
Jeûne et Randonnée, Léoux, 26510 Villeperdrix.