
Il y a des voyages qui se font vers le haut. D’autres vers le dedans.
Après Le Corps qui Marche, j’ai voulu explorer un autre sentier. Non pas celui des cimes, mais celui
du creux. Une descente volontaire vers ce lieu singulier qu’on appelle le jeûne. Dix jours sans
manger. Cinq de préparation, cinq de randonnée allégée. Et au milieu, une expérience : celle de
mon corps qui, peu à peu, a cessé de dépendre, pour recommencer à écouter.
Ce carnet est le récit de cette traversée.
Pas un manuel. Encore moins une performance. Plutôt une exploration sensorielle et poétique. Une
manière de dire : « Voici ce qui se passe quand on fait moins. Quand on mange moins. Quand on
pense moins. »
Je n’ai pas cherché à maigrir. J’ai cherché à me dépouiller. J’ai laissé le trop-plein derrière. Et dans le
creux, j’ai trouvé autre chose : des sensations fines, des liens invisibles, une joie sans sucre.
Dans ces pages, tu trouveras cinq chapitres. Cinq temps du corps. Cinq manières d’habiter le
silence.
Je t’invite à les lire comme on écoute une respiration. Sans hâte. Avec bienveillance. Peut-être avec
un verre d’eau chaude.
Bienvenue dans Le Corps qui Jeûne,
troisième carnet de l’Altitude Intérieure.

« Tu vas vraiment ne rien manger ? » m’avait-on demandé, incrédule, la veille de mon départ.
Et moi, fort de mes grandes résolutions, j’avais répondu : « Oui. Enfin… presque rien. Peut-être une
tisane. »
Ça avait suffi pour jeter un silence sur la table. Dans un monde où l’on parle alimentation comme
on parle politique ou football, dire qu’on part jeûner relève de l’étrange. Et pourtant, ce fut là le
début du voyage : non pas dans les montagnes, mais dans les regards.
Il faut dire que notre époque aime l’urgence. Elle carbure au snack, au drive, au petit creux
compensé en 12 secondes chrono. Dans ce contexte, le jeûne fait tache. Il ralentit. Il creuse. Il
questionne l’habitude du plein. Et il réveille quelque chose de bien plus profond : une mémoire.
Car non, ce n’est pas une lubie bio ou une dérivation du yoga marketing. Le jeûne est vieux comme
l’espèce. C’est une réminiscence biologique. Et ce chapitre est dédié à cela : au corps qui, quand
on le laisse tranquille, se souvient de comment vivre sans manger.
Imaginez Homo sapiens, 40 000 ans avant Uber Eats. Il court après un lièvre, grimpe pour cueillir
quelques baies, déterre une racine coriace. Et souvent, il rentre bredouille. Pas de frigo. Pas de
collation. Pas de frigo à collation.

Et pourtant, il ne meurt pas. Il ralentit, réduit ses mouvements, mais reste vif. Son cerveau tourne.
Son corps déstocke. Il entre en mode « économie adaptative ». Et c’est justement ce mécanisme
qui est toujours là, en nous, comme une application oubliée mais prête à redémarrer.
Je me suis souvent demandé si mon foie savait encore faire tout ça. Le premier matin du stage,
pendant que les autres buvaient leur bouillon avec la solennité d’un office du matin, j’imaginais
mes cellules dire :
— « Quoi ? Plus de glucose ? Il nous fait une blague, là ? »
Et pourtant non. Pas de panique. Le foie s’y met, la cétose s’installe, et le miracle commence : on
survit. Mieux : on s’éclaire.
Les deux premiers jours, bien sûr, on n’est pas encore éclairé. On est surtout agacé. Le corps
cherche. Il demande son café, son toast. Il a la nostalgie du beurre fondant et du muesli aux fruits
rouges. Le cerveau, lui, s’agite comme un chat privé de laser.
Et puis… à partir du troisième jour, les choses changent. C’est imperceptible, mais c’est réel. Le
corps entre en silence. Comme si une pièce bruyante se vidait doucement. Plus d’urgence. Plus de
compulsion. Une accalmie organique.
J’ai marché ces jours-là dans un état très particulier : mi-brume, mi-lucidité. Comme si je flottais un
peu au-dessus de moi. Pas de vertige. Plutôt un décollement du quotidien.
Et dans cette légèreté : des réponses.
Là est le paradoxe : en privant le corps, on lui rend sa liberté. Il n’est plus sous l’emprise du « il faut
que je mange ». Il devient stratège, sobre, souverain. Il trie, recycle, adapte. Il active des gènes
dormants. Il nettoie les vieux débris cellulaires. Il bricole de la santé avec du vide. Et il le fait bien.
Alors oui, je l’admets : j’ai été impressionné par moi-même. Pas narcissiquement.
Physiologiquement. Ce corps que je croyais fragile, il était juste saturé. À force de lui donner trop, je
l’avais étouffé. Le silence métabolique fut son grand nettoyage de printemps.
À travers les jours, on sent que cette expérience n’est pas nouvelle. Elle est ancienne. Elle porte
une sagesse. Les religions l’avaient compris, en en faisant un rite. Les animaux le savent, en
cessant de manger quand ils sont malades.
Pourquoi l’aurions-nous oublié ? Sans doute parce qu’on nous a appris à craindre le vide, le creux,
le ralentissement. Mais le corps, lui, n’a pas oublié. Il a simplement attendu qu’on l’écoute.
Et alors, il se souvient.
Il se souvient qu’il est adaptatif. Qu’il peut fonctionner autrement. Qu’il a une mémoire
paléolithique bien rangée au fond de ses mitochondries. Et quand on débranche la modernité de
l’intestin, cette mémoire remonte.
Ce chapitre n’est pas un manuel. C’est une révélation : nous sommes faits pour jeûner. Pas tout le
temps, pas dans l’excès, mais dans la conscience.
Et si le premier luxe contemporain était l’allégement ?
Je ne dis pas qu’il faut arrêter de manger. Mais peut-être, parfois, désirer le jeûne comme on désire
une marche : non pour fuir, mais pour revenir à soi.
Et ce jour-là, entre deux gorgées de bouillon, peut-être sentirez-vous comme moi la douce rumeur
du corps qui dit : « Ah, tu te souviens enfin. »

Le deuxième matin, j’ai rêvé que je déjeunais une tartine de pain grillé avec du beurre salé. Un truc
simple, ancestral, croquant. Je la sentais dans ma bouche, le croustillant, le tiède, la douceur
salée. Puis je me suis réveillé. Rien. Juste une tisane. Et, à ma grande surprise, un sentiment de
calme plutôt qu’une frustration.
C’était déjà ça : le corps entrait dans sa seconde phase. Celle où il arrête de gémir pour se mettre à
composer. Il passe du manque à la mécanique. Et moi, simple locataire de ce vaisseau
biochimique, j’assistais au changement de moteur.
Le premier jour est une sorte de syndicat des envies contrariées. Le second, un congrès des
frustrations sous calmant. Mais au troisième jour, à la faveur d’une promenade silencieuse,
quelque chose déclique. Ce n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas mystique. C’est juste… paisible.
Le foie s’y met. Il recycle. Il déstocke. Il produit des petites molécules appelées « corps cétoniques »,
sortes de mini carburants faits maison. Le cerveau, qui d’ordinaire carbure au sucre comme un
ado au soda, accepte le deal. Il s’éclaire autrement.
Ce n’est pas une illumination. Plutôt une dépolarisation. On pense moins vite, mais mieux. On
ressent plus fort, mais sans écart. La pensée devient comme une marche lente dans la brume, où
chaque pas est posé.
Physiologiquement, c’est génial. Le rythme cardiaque se pose. La tension se normalise. Le système
digestif dort. L’autophagie s’active – ce processus magique par lequel les cellules se nettoient
toutes seules, comme un ménage de printemps intracellulaire.
Pendant ce temps, moi, je buvais ma tisane au fenouil en contemplant un rocher.
Le rocher ne faisait rien. Moi non plus. Nous étions deux formes de présence calme.
Et c’est sans doute à ce moment-là que j’ai compris que je ne faisais plus rien pour tenir. Je tenais,
naturellement. Mon corps n’était pas en souffrance. Il était en économie douce.
Alors bien sûr, il y a des ratés. Un matin, j’ai eu une légère nausée. Une autre fois, une fatigue
vaporeuse m’a cloué sur un coussin pendant une méditation que je n’ai pas vraiment suivie. Mais
rien de grave. Mon corps envoyait des signaux, et moi je répondais : « Je t’ai entendu. On ralentit
encore. »
Ce dialogue nouveau m’a fasciné. D’habitude, le corps se plaint et on le fait taire. Là, il parlait
doucement, et j’écoutais. C’est peut-être ça, l’écologie interne.
Et le mental, dans tout ça ? Eh bien il se calme aussi. Les pensées se raréfient, comme des oiseaux
qui cessent de piailler à la tombée du jour. Il reste un fond de rumeur, bien sûr, mais on cesse d’y
adhérer.
On commence à penser en marche, en respiration, en images. Le monde extérieur pénètre plus
lentement. On voit la mousse sur une pierre, le détail des nervures d’une feuille, le rythme des pas
de quelqu’un qu’on n’entendait pas avant.
Je n’étais pas devenu un moine. Juste un peu moins bavard dedans. Et c’est déjà un sacré
soulagement.
Il n’y a pas eu de révélation. Juste un soir, en rentrant d’une balade, j’ai pensé : « Je n’ai pas eu faim
de la journée. » Pas d’envie, pas d’obsession. Juste… rien.
Et ce rien était plein. Plein de perceptions fines, d’idées tranquilles, de sensations claires. Mon
corps n’était pas vide. Il était libre.
Libre du sucre, des habitudes, des cycles d’urgence. Libre de penser lentement. Libre de choisir
quand remettre quelque chose en bouche.
Je ne dirai pas que c’était facile. Mais c’était simple. Et dans ce monde saturé de recettes
compliquées, la simplicité a quelque chose de révolutionnaire.
Je n’avais pas perdu que du poids. J’avais perdu du bruit.
Et j’avais gagné un espace : un territoire corporel qui s’éclaire, comme une pièce qu’on croyait
encombrée et qui, soudain, respire.
Je crois que c’est ça, le plus grand effet du jeûne : il rend au corps sa lumière propre.

Le jeûne, je l’avais imaginé comme une expérience solitaire. Un genre de retraite personnelle entre
soi, ses organes, et deux ou trois hallucinations sucrées.
Mais très vite, dans le cadre du stage, j’ai compris : on ne jeûne jamais seul. Même quand on se tait,
même quand on s’éloigne, il y a cette chose discrète et essentielle : les autres. Ils sont là. Ils vivent
la même traversée, chacun avec sa courbe, sa manière de frissonner, ses silences et ses bouillons.
Au deuxième jour, nos pas avaient déjà changé de rythme. On marchait plus lentement. Certains
traînaient les pieds, d’autres semblaient planer à dix centimètres du sol.
Ce n’était pas triste. C’était… accordé. Comme si le corps collectif trouvait une nouvelle tonalité. Et
dans cette lenteur assumée, nos visages devenaient transparents.
On ne se cachait plus derrière un « ça va ? » automatique. On ne remplissait plus les creux avec des
gâteaux ni les blancs avec des anecdotes. Le silence était désormais un langage. Et c’était doux.
Je me souviens d’une main posée sur une épaule, d’un foulard tendu avant même que le vent ne
pique. Des petits gestes, invisibles si on les regarde avec des yeux pressés, mais immenses si on
les perçoit avec le ventre vide.
Le jeûne ouvre cette porte-là : on devient poreux. On sent les fréquences de l’autre. Pas besoin de
parler. Il suffit d’être là, entièrement. Et cette entièreté, dans un monde qui nous découpe en
agendas et en postures, a quelque chose d’inestimable.
Le soir, les cercles de parole nous rassemblaient. Chacun disait une chose ou restait muet. Et ce
n’était jamais forcé. Parler devenait une offrande. Ecouter, une forme d’honnêteté.
Un jour, quelqu’un a dit : « Je me sens fragile et solide à la fois. »
Tout le monde a compris. Ce paradoxe était devenu notre langue commune. Fragiles, oui. Mais
solides d’être là, ensemble, sans fards, sans calories de secours, juste la peau, la voix, le souffle.
J’ai croisé dans ce groupe des êtres inattendus. Un grand costaud qui avait peur de s’évanouir. Une
toute fine qui riait comme une source. Une dame qui portait le silence comme un châle.
Chacun venait avec son histoire, son passé alimentaire, ses blessures et ses croyances. Et puis on
avait tout laissé à la porte : les statuts, les masques, même les prénoms parfois. Il restait les
regards, les postures, la manière d’écouter. Et c’était suffisant.
J’ai compris que le jeûne, paradoxalement, nourrit le lien. Car sans manger, on devient plus
disponible. On ne partage plus des plats. On partage des absences. Et cela crée une forme de
fraternité qu’aucun buffet ne saura imiter.
Ce troisième jour du jeûne m’a enseigné ceci : quand le corps se vide, la présence se remplit. On
cesse d’être des consommateurs pour redevenir des vivants.
Et dans cette humanité épurée, le lien se tisse autrement : non plus sur le plaisir immédiat, mais
sur la confiance nue.
Je pensais venir jeûner pour moi. Mais c’est ensemble que nous avons respiré. Ensemble que nous
avons veillé. Et ensemble que, sans le dire, nous avons redécouvert une manière d’être vivants
parmi les vivants.

Le dernier matin du jeûne, j’ai eu une pensée étrange : j’avais peur de manger.
Ce n’était pas la peur du symptôme. C’était une forme de respect. Comme si je m’apprêtais à briser
un silence sacré avec la fourchette d’un enfant impatient. Mon corps, jusqu’alors calme et limpide,
allait devoir se remettre à travailler. À digérer. À choisir. À composer.
La première bouchée fut donc une cérémonie. Une carotte vapeur. Tiède. Fondante. Sans sel. Et j’ai
mastiqué comme si je décodais un poème.
Reprendre l’alimentation, ce n’est pas remettre la machine en marche. C’est l’invoquer
doucement, comme on réveille un chat qui dort au soleil. Chaque aliment devient un message :
« Bonjour, je suis une fibre, accepte-moi doucement. »
Et le corps, encore timide, hoche la tête. Il reprend du transit. Il relance des sucs. Il réveille les
papilles.
Mais il n’oublie pas ce qu’il vient de vivre : le silence, la sobriété, la précision. Alors on avance avec
lui, un aliment à la fois. Comme on réapprend à marcher après avoir volé.
J’ai pensé à mon microbiote comme à un jardin qu’on aurait laissé en jachère. Les herbes folles ont
poussé, mais les graines anciennes dorment encore. Et voilà qu’on y remet une semence : une
fibre, une graine germée, un soupçon d’huile crue.
Tout peut repartir. Mais tout est fragile.
Le corps en reprise, c’est une terre féconde mais vulnérable. On peut y planter des forêts ou des
décharges. Cela dépend de notre vigilance.
Et j’avoue : cette vigilance-là, je l’avais oubliée. Manger était devenu un acte rapide, parfois
automatique. Là, il redevenait un choix. Un engagement.
Pendant les jours qui suivirent, chaque repas fut une composition. Il ne s’agissait pas de diète, ni de
règle. Il s’agissait d’écoute. Manger ce qui appelle. Ne pas se jeter. Sentir.
Un matin, je me suis surpris à humer une pomme pendant trois longues secondes avant de la
croquer. Elle me regardait. Je la regardais. Puis j’ai croqué. Et ce croquant-là était le plus beau bruit
du monde.
Reprendre, c’est aussi choisir quoi garder du jeûne. Le silence ? La lenteur ? Le respect ? Le lien aux
aliments ?
J’ai commencé à noter mes envies : cuisiner simple, mastiquer plus, manger seul parfois, ou juste
en musique douce. Ne plus remplir l’assiette par peur du vide. Offrir de l’espace à mes repas
comme on offre du silence à une conversation.
Et surtout : ne plus culpabiliser. Le corps, je le sens, est indulgent. Il veut bien apprendre. Il
demande juste qu’on le traite comme un compagnon, pas comme un conteneur.
Reprendre, ce n’est pas finir. C’est recommencer autrement.
Le jeûne m’avait allégé. La reprise m’a redonné forme. Ensemble, ils ont composé une nouvelle
version de moi : un moi qui sait se taire et s’écouter, même entre deux bouchées.
Et si la faim revenait demain, je saurais que je peux y entrer sans peur. Car mon corps, lui, se
souvient. Et il m’attendra, calmement, comme un jardin au matin.

Un matin, une fois rentré chez moi, j’ai ouvert le frigo, vide. Et pour la première fois, ce vide m’a fait
sourire.
Je ne me suis pas rué au supermarché. J’ai bu de l’eau tiède au citron. J’ai regardé par la fenêtre. Et
j’ai su que le jeûne n’était pas terminé. Il avait juste changé de forme.
Il était devenu une manière de voir. De respirer. D’attendre.
Dans mon corps, il restait ce petit silence. Cette pause entre deux envies. Ce souffle qui dit : « Tu
peux attendre. Tu peux choisir. »
Et dans le monde, il y avait toujours autant d’agitation. Les pubs pour les yaourts hyperprots. Les
conseils pour manger toutes les deux heures. Les alertes sur les carences.
Mais moi, j’avais goûté autre chose. Une façon de vivre sans rattraper. Une manière de rester vide
sans peur.
Je ne parle pas de devenir ascète. Ni de répéter l’expérience en boucle. Je parle d’intégrer ce que le
jeûne enseigne : la sobriété joyeuse, la frugalité d’attention, l’humilité du besoin.
Parfois je saute un repas, et je me dis : « Tiens, mon corps sait faire sans. »
Parfois je mange, et je me dis : « Tiens, je le fais avec gratitude. »
Et entre les deux, il y a cette intelligence tranquille que le jeûne a réveillé. Ce tissage fin entre choix,
sensation, et contentement.
Depuis, je ne prêche pas. Je ne convertis pas. Je témoigne, parfois, avec un clin d’œil.
Un ami m’a dit un jour : « Tu manges moins qu’avant, mais t’es plus vivant. »
J’ai ri. Il avait raison. Le corps n’est pas un puit à remplir. C’est une flamme à nourrir.
Alors je cuisine. Simple. Je partage. Sobre. Et parfois, je me tais. Et on comprend.
Le jeûne a laissé en moi un sillage. Il ne brille pas. Il trace. Il me relie.
Ce dernier chapitre n’est pas une fin. C’est un passage. Le corps, après le silence, parle autrement.
Il ne réclame plus. Il propose.
Et dans ce monde qui pousse à consommer, à combler, à accumuler, je me tiens parfois au bord,
avec mon bol de bouillon imaginaire, et je me dis :
« Et si, aujourd’hui, je nourrissais juste ce qui compte ? »
Il y a dans chaque silence une gratitude. Et dans chaque jeûne, un merci.
Merci au vide, d’avoir laissé passer la lumière. Merci au corps, d’avoir tenu avec douceur. Merci à la faim, d’avoir reculé sans drame. Et merci à cette expérience, d’avoir été si pleine. Mais surtout, merci à ceux qui ont rendu ce voyage possible. À Sandrine, pour sa bienveillance paisible, son art du cadre, ses silences porteurs. À Laurent, pour sa parole juste, sa présence claire, et son intelligence du corps vivant. Et puis aux compagnons de jeûne : Henri, Sophie, Philippe, Vanessa, Thierry, Mina, Fatia, Claire, Carole, Huguette, Eymeric, Marie et Martine.
Chacun, par sa manière d’être là, a contribué à ce que ce stage devienne un véritable lieu de métamorphose. Ensemble, nous avons jeûné. Ensemble, nous avons marché. Ensemble, nous avons respiré un peu plus large. Ce carnet est aussi le reflet de cette alliance éphémère mais forte. Une fraternité silencieuse qui m’accompagnera bien au-delà du dernier bouillon.
Merci pour cela.
Et que le jeûne, en chacun de nous, continue d’ouvrir de nouveaux espaces de vie.
Il était une fois, dans une clairière aux herbes hautes, une Tortue qui ne mangeait plus. Elle avait
cessé, doucement, sans drame, sans tambour ni laitue. Elle s’était posée sous un arbre et avait dit :
— J’essaie d’écouter.
Le Chat, qui passait par là, le ventre plein de mulots et la moustache confiante, s’arrêta net.
— D’habitude, tu manges. Lentement, certes, mais tu manges. Là, tu… tu attends quoi,
exactement ?
La Tortue cligna des yeux. Lentement, toujours.
— J’attends que mon corps me parle. Sans mâcher.
Le Chat plissa les yeux. Il trouvait cela suspect. Un corps qui parle sans nourriture, c’était comme
un chat qui réfléchit sans coussin : possible, mais inconfortable.
La Tortue entama son jeûne. Pas comme un exploit. Comme un effacement. Chaque jour, elle
bougeait un peu moins, écoutait un peu plus. Elle buvait de l’eau tiède avec une dévotion qui frôlait
le mystique.
Le Chat, de son côté, continuait à manger. Mais il gardait un œil sur la Tortue. Elle semblait…
paisible. Comme si, sans rien avaler, elle se remplissait quand même.
Il tenta une approche :
— Tu n’as pas faim ?
— Pas vraiment. J’ai déjà eu faim. Maintenant, j’ai du temps.
Le Chat n’aima pas cette réponse. Elle lui donnait envie de se taire. Et c’était rare.
Au fil des jours, la Tortue entra dans un rythme que le Chat ne comprenait pas. Elle se levait avec le
soleil, marchait trois pas, buvait une goutte, respirait. Son regard devenait profond. Sa parole, rare.
Son souffle, posé.
Un soir, elle dit au Chat :
— Tu sais, je croyais que mon corps était exigeant. Il est surtout patient.
Le Chat haussa une oreille. Il aimait les phrases à double fond.
— Et ton estomac ?
— Il écoute. Il digère le silence. C’est très nourrissant, finalement.
Le Chat était troublé. Il avait vu des souris faire des stocks. Des hiboux jeûner par obligation. Mais
jamais il n’avait vu quelqu’un jeûner par choix.
Et surtout, il n’avait jamais vu quelqu’un sourire autant sans avoir mangé.
Bientôt, la rumeur se répandit.
— La Tortue ne mange plus ! disaient les merles.
— Elle devient pierre ! soufflaient les mulots.
— Elle se prend pour un nuage ! ironisèrent les pies.
Mais aucun ne put nier une chose : la Tortue rayonnait. Lentement. Silencieusement. Comme si,
dans son vide, elle portait une lumière que les autres avaient oubliée.
Un matin, le Chat grimpa sur une branche, regarda la clairière, puis descendit.
Il alla voir la Tortue.
— Et si moi aussi, j’essayais ?

La Fédération Francophone de Jeûne et Randonnée tient à remercier chaleureusement l’auteur de ce témoignage pour la beauté, la justesse et la profondeur de ses mots.
À travers ce récit sensible, il nous rappelle que jeûner, c’est bien plus que s’abstenir : c’est revenir à soi, écouter le vivant, renouer avec l’essentiel. C’est aussi, parfois, apprendre à se taire pour mieux entendre.
Merci d’avoir mis en lumière cette expérience avec autant de délicatesse et de vérité.
Merci d’avoir partagé ce silence habité qui nous relie toutes et tous.
Un grand merci également à Sandrine Bervas, du centre Jeux Jeûne et Randonnée, pour avoir accueilli Éric et lui avoir fait vivre cette expérience de la plus belle des manières, avec douceur, clarté et profondeur.
— L’équipe de la Fédération Francophone de Jeûne et Randonnée
Il y a quelque temps, j’ai vécu ma première expérience de « Jeûne et Randonnée ». Vous pourrez découvrir mon aventure sur deux articles. Mon expérience reste personnelle, chaque jeûne est différent. Vous ne vivrez pas forcément le même jeûne que moi.
Me voilà de retour pour vous témoigner mon expérience d’un premier séjour Jeûne et Randonnée. Je vais tout d’abord développer mon ressenti au cours des jours puis en faire une conclusion.
Je m’appelle Philippe, j’ai 59 ans, et mon premier jeûne remonte aux années 90, il y a plus de vingt ans. À l’époque, le jeûne était encore confidentiel en France. Peu de gens le pratiquaient, les ouvrages en français étaient rares, et dans mon entourage, personne n’en avait entendu parler.
La FFJR a rassemblé un corpus de livres, publications, sites internet et autres ressources pour aller plus loin dans votre connaissance du jeûne.
Les accompagnateurs diplômés FFJR ont suivi une formation théorique et pratique et bénéficient de formation continue chaque année.
Pendant votre séjour, l'accompagnateur FFJR est présent à vos côtés à tout moment, pendant les randonnées et les autres temps.
La FFJR a mis en place une charte stricte et un contrôle qualité afin d'assurer que chaque séjour respecte notre cadre éthique.